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« La Forêt de Mogari »: La lente musique du deuil

Il est des films qui savent mieux que d’autres magnifier la beauté tranquille de la nature et son rôle silencieux lors qu’il s’agit de guérir les blessures, l’absence et le deuil. Il se trouve que la plupart de ces oeuvres sont réalisées par des cinéastes japonais. Est-ce une sensibilité héritée d’un taoïsme emprunt d’animisme rural ou une conscience aiguë de la fragilité humaine face à l’urbanisation triomphante qui fait émerger ce thème au sein du cinéma japonais? Cette proximité à la nature et cette confrontation brute entre l’homme et les éléments en situation de deuil ou de souffrance se retrouvent dans de nombreuses oeuvres contemporaines au Japon et en Corée (notamment dans les mangas littéraires de Taniguchi – "Le Sommet des Dieux" ou "L’Homme qui marche" – ou les romans de Haruki Murakami ou Yoko Ogawa), comme si la démesure urbaine et l’aliénation volontaire dans le travail propre à l’archipel avaient incidemment ouvert les yeux à une génération d’artistes désireux de retrouver les vertus d’une communion étroite et instinctive avec la forêt, source de tous les secrets et de toutes les peurs.

Etonnament proche des cinéastes classiques comme Ozu, Imamura ou Kurosawa (cf. mon billet sur , où la forêt joue là aussi un rôle central dans la narration), Naomi Kawase, jeune réalisatrice déjà remarquée en 2002 à Locarno avec "Hotaru", puis l’année suivante, lors du festival de Cannes, avec son troisième long métrage, "Shara", emprunte également une grande part de ses thèmes et de sa photographie aux grands maîtres de l’animation japonaise dont la réflexion sur l’interaction ambiguë entre l’homme et la nature influencent en profondeur "La Forêt de Mogari".

Impossible de ne pas immédiatement penser aux oeuvres rurales de Miyazaki (Tonari No TotoroMon Voisin Totoro, ou Mononoke No HimePrincesse Mononoke) ou de Takahata (Pompoko) en contemplant la beauté spectaculaire de la forêt et des champs filmés par Naomi Kawase : densité des tons de vert, harmonie des formes et des couleurs, opposition entre la géométrie d’une nature domestiquée et d’une forêt sauvage, ondulation du vent sur les frondaisons, musicalité de l’eau ou de la chute d’un arbre, majesté inquiétante et soudaine des torrents et des arbres centenaires… autant d’éléments que partagent Kawase avec ses pairs et qu’elle retranscrit avec une réelle élégance cinématographique, alternant les plans fixes soigneusement composés avec une réalisation plus brute, très subjective, au plus proche de ses personnages, filmant, caméra au point, la remontée aux origines au coeur de la forêt protectrice.

Au-delà d’une histoire simple et modeste (le retour à l’acceptation de la vie après l’expérience du deuil), Naomi Kawase s’attache à dépasser le drame et à ne pas signer un film-symbole. En quatre-vingt dix minutes, elle explore naturellement les questions de l’absence, de l’exil intérieur et de la confrontation avec la mort, mais aborde aussi la douceur des jeux enfantins (dans une très belle séquence de cache-cache aux milieux des champs, magnifiée par la fluidité de la mise en scène) et la sensualité du retour à la nature, trouvant parfois des accents dignes d’un Shohei Imamura lors d’une nuit en forêt entre Machiko et Shigeki, rappelant la sensualité instinctive de "La Ballade de Narayama".

Naomi Kawase se penche également sur le rapport de la société japonaise à la vieillesse et dresse un émouvant portrait de générations. Dans ses "Chroniques Japonaises", Nicolas Bouvier écrit avec beaucoup de justesse que les enfants et les vieillards japonais ont cela de commun qu’ils sont les seuls à pouvoir être véritablement libres du poids rigoriste et formel de la société japonaise qui confère aux adultes un esprit de sérieux. Aussi n’est-ce pas un hasard que Wakako, collègue de Machiko dans cette maison de retraite rurale en forme de petite communauté de pensionnaires, répète à l’envie "il n’y a pas de règles formelles, tu sais", comme si le fait de vivre auprès de personnes âgées libérait aussi, par effet de transmission, les adultes des contraintes de la société nippone et du poids de la culpabilité.

Film humaniste et discrètement lyrique, "La Forêt de Mogari" évite l’écueil de la contemplation et de la tristesse. En celà, le titre même du film révèle bien la nature du projet cinématographique. "Mogari désigne la période consacrée au deuil ou encore le lieu du deuil. L’étymologie de ce mot serait Mo Agari, la fin du deuil". C’est bien ce dont il s’agit dans cette oeuvre : le retour difficile aux sources, la libération des fantômes et la redécouverte de soi et l’inextinguible envie de retrouver le goût de vivre. La séquence finale du film, où Machiko et Shigeki s’affranchissent, chacun à leur manière de leur deuil au coeur de la forêt, restera longtemps dans les mémoires. Le sourire de l’héroïne nous illumine, évocation pudique d’une renaissance. Grand prix du festival de Cannes, la cinéaste ne dira pas autre chose en recevant la récompense : "je crois que l’invisible est aussi important que le visible, et cette récompense va donner un écho universel à ce message".

nikko

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