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Spek/Takl – « Le Songe de Médée » d’Angelin Preljocaj / « Genus » de Wayne McGregor

Belle idée de Gérard Mortier et de la programmation de l’Opéra Garnier que d’accueillir dans cet illustre réceptacle deux des enfants terribles de la danse contemporaine. En confrontant Preljocaj et sa libre interprétation du mythe de Médée et McGregor, chorégraphe touche-à-tout trouvant dans le corps de ballet de l’Opéra de Paris une nouvelle matière à expérimentation, c’est à une exploration radicalement opposée de la chorégraphie actuelle que nous invite le Ballet de l’Opera National de Paris.

Le mythe de Médée est simple et brutal. "Médée aida Jason à trouver la toison d’or. Par amour, elle alla jusqu’à trahir son père et tuer son frère. Mais trahie à son tour par le héros qui lui préféra Créüse, elle se vengea en tuant leurs propres enfants." Le poids du drame tient tant de la tragédie antique qu’il fallait le talent incisif d’Angelin Preljocaj pour en tirer, lors de sa création en 2004, une évocation universelle, lente et terrienne. Bien aidé en celà par la partition brillante de Mauro Lanza (dissonante et un tantinet bruitiste, j’en conviens, ce qui ne manqua pas de heurter quelques oreilles délicates :-)), Preljocaj prend le parti de ses personnages. Sans culpabilisation aucune, simplement guidée par la grâce du corps des danseurs, il esquisse le portrait d’une femme moderne, déchirée entre son devoir de mère, sa jalousie d’épouse et sa rage adultère et s’interroge ouvertement sur "cette tendance à voir comme incompatible la maîtresse et la mère". Tantôt lionne-protectrice de ses enfants, tantôt compagne-captive de son inclination, Médée, solidement interprétée par Emilie Cozette, lutte face à Créüse, si jeune et si tentante, renonce finalement et s’achève dans la barbarie, brulée vive par la trahison et le désir de vengeance. La chorégraphie souligne le glissement progressif vers la folie et l’animalité brute de Médée, maculant ses propres enfants de sang, et ainsi faisant, renonçant définitivement par sa vengeance à Jason qu’elle libère ainsi de son dernier engagement.

Brillante, charnelle et volupteuse, Alice Renavand domine sans conteste la distribution dans le rôle de Créüse et impose dans ce huis-clos sa douceur vénéneuse et une gestuelle ample et élégante. Apparaissant comme une prémonition en fond de scène, elle interprète avec Wilfried Romoli en Jason fataliste (peut-être un peu trop puissant hier soir pour laisser poindre l’ambiguïté du personnage) un duo sensuel et charmeur et survole le trio central pour sortir triomphalement victorieuse de son duel face à Médée. Une représentation remarquable donc, où la technique n’éclipse ni l’émotion ni la qualité de l’interprétation et où la lenteur trouve une place de choix dans la chorégraphie.

De la lenteur, il n’y en a guère dans "Genus", création de Wayne McGregor pour l’Opera de Paris. Le directeur artistique de la compagnie Random Dance s’est inspiré des théories de Charles Darwin pour élaborer un ballet-performance éprouvant et virtuose. Cataclysmique et post-human, la danse vue par McGregor s’attache à repousser les limites physiques des artistes et à faire plier les corps, s’inscrivant dans la droite ligne du mentor William Forsythe et de son "Artifact Suite". Rythmant sa chogégraphie sur une partition électronico-baroque un peu molle conjointement écrite par Deru et Joby Talbot, (musicien classique qui oeuvre notamment dans le groupe Divine Comedy), McGregor est manifestement fasciné par les possibilités offertes par la fascinante plasticité des corps des danseurs du ballet de Paris. Il est vrai qu’il dispose ici d’interprètes exceptionnels (dont les étoiles Jérémie Bélingard, Emilie Cozette et l’exceptionnel duo central formé par Marie-Agnès Gillot et Benjamin Pech, mais aussi Isabelle Ciaravola ou Matthias Heymann) et il n’hésite pas leur imposer torsions ou figures extrêmes, comme à la recherche d’une évolution finale du corps. C’est peut-être d’ailleurs là l’unique lien pertinent avec Darwin, l’interlude vidéo de circonstance retraçant en quelques minutes les différents états de l’évolution dans une esthétique assez convenue marquant aussi les limites du propos de McGregor.

De cette chorégraphie de 45 minutes, on retiendra que la virtuosité technique ou la démonstration de vélocité ne peuvent à elles seules suffire à générer l’émotion suscitée par la relative lenteur du "Songe de Médée". L’apparition de Marie-Agnès Gillot reste toutefois un moment privilégié, tout comme son duo avec Benjamin Pech dans le cube minimaliste dessiné par Vicki Mortimer et le sextuor dépasse également le simple morceau de bravoure pour se révèler envoutant. Certains crieront à la gesticulation, d’autres y verront une oeuvre très homogène;  on sera pour le moins tenté d’y discerner une personnalité chorégraphique affirmée, un tant soit peu prisonnière de ses gimmicks, mais capable de temps à autre de concevoir de très beaux moments de danse – peut-être plus classiques qu’il n’y paraît.

La confrontation Preljocaj / McGregor se rèvèle finalement moins abrupte qu’attendue. Explorant chacun à leur manière les territoires des rapports homme/femme et les fracas du monde, les deux chorégraphes se répondent plus qu’ils ne s’opposent, dressant le portrait d’une civilisation oscillant entre drame antique et tragédie génétique.

n-ico

"Le Songe de Médée" d’Angelin Preljocaj / "Genus" de Wayne McGregor: à l’Opera National de Paris – Palais Garnier, du 28/10/2007 au 10/11/2007.

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