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Robbe-Grillet est mort… Longue vie à la littérature!

Ainsi donc Alain Robbe-Grillet, ci-dénommé pape du Nouveau Roman et grand "thé(r)oriste" en chef d’un mouvement qui n’exista véritablement que dans l’oeil des critiques et des thésards américains, n’est plus. A 85 ans, il n’avait pourtant rien perdu de ce sens maladif de l’esbrouffe et de cette prétention toute française qui lui fit commettre il y a quelques mois un improbable "Roman sentimental", nullité massicotée lorgnant médiocrement sur les terres du marquis de Sade et toute engoncée dans cette bourgeoise conviction d’être brillante puisque pleines de prétendues monstruosités.
Comme le rappelle justement Pierre Assouline dans son , Robbe-Grillet a raté sa sortie mais réussit un joli pied de nez à l’institution (son refus de siéger à l’Académie) quand celle-ci peine à trouver des candidats dignes d’y siéger.

Alors que retiendra-t-on de Robbe-Grillet? J’avais, dans ma égratigné les papes d’une littérature française moribonde de ses systèmes formalistes, de ses appareils critiques et de son microcosme parisianiste exsangue. Robbe-Grillet fait sans doute parmi de ceux-là. Si son analyse de la crise du roman français dans les années 50 dans Pour un Nouveau Roman (1963) était lucide et souvent juste (et largement influencée par les thèses déjà développées par Nathalie Sarraute dans L’Ere du Soupçon), sa réponse à l’épuisement du modèle balzacien dans un monde post-Auschwitz fut en revanche radicalement atrophiante et peut-être radicalement bourgeoise. En bannissant les personnages et leur psychologie du récit pour ne plus se concentrer que sur les choses, Robbe-Grillet développa une approche quasi-mathématique du roman, mais oublia son âme en route et le figea dans une posture formelle finalement appauvrissante. Contrairement aux romans de l’OuLiPo (je pense notamment à Perec) ou à ses contemporains cinéastes de la Nouvelle Vague, on ne lit plus Robbe-Grillet qu’en classe prépa ou en doctorat, avec ennui mais certitude de faire chic dans sa prochaine dissertation.

Certes, Les Gommes et Le Voyeur, ses deux romans les plus célèbres peuvent être encore lus aujourd’hui pour leur intérêt historique (même si je leur préfère l’aride Dans le Labyrinthe, qui avait le mérite de faire abstraction de tout récit et obéissait entièrement au dogme de la description), mais Kafka, Woolfe, Huysmans, Musil ou Joyce avaient bien auparavant déjà exploré les champs de la modernité littéraire et mis à mal la notion de sujet et de récit à l’aube d’un XXème siècle psychanalitique. Robbe-Grillet ne fut donc que le précurseur d’une littérature (disons plutôt d’une prose…) sans âme, finalement sans autre ambition que de tourner autour de son propre vide et de clamer sa propre grandeur, en un mot de faire carrière. Belle réussite en ce sens, puisque l’ingénieur agronome vaguement érotomane est aujourd’hui l’un des rares auteurs français célèbres à l’étranger, précurseur en cela d’un autre agronome égotique, Michel Houellebecq… et a inspiré de nombreux romanciers pour qui le système fait figure d’inspiration.

Quant à moi, je garderai de Robbe-Grillet les souvenirs précieux d’hypokhâgne, le parfum du petit noir au café Soufflot, bavassant à 20 ans sérieusement de considérations maladroites sur la littérature et le monde, les récits de mes parents racontant Cayrol, Simon et la littérature de cette époque et la conviction intime que, de tous ces nouveaux romans, quelques-uns seulement franchiront le mur de la mémoire (la Route des Flandres de Claude Simon, Tropismes de Nathalie Sarraute, Le Voyeur donc). Et qu’un auteur, Michel Butor, restera lui au sommet de la littérature française pour avoir réussi à associer la rigueur analytique et formelle de La Modification ou Mobile avec une personnalité poétique innée et un amour total de la langue française.

N

PS : à 20 ans, je me passionnais pour le Nouveau Roman, prétention d’étudiant en lettres oblige… :-(. Une décennie plus tard, je viens d’acheter ce week-end l’intégrale des romans d’André Gide… Comme quoi, on ne peut vraiment jurer de rien… 🙂

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