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Ubik – Une époque (virtuelle) formidable #3 : Narcisse 68

Est-ce la saison hivernale, ou plus sûrement l’époque? Le fait est qu’il n’est plus possible de lire la presse française sans 1/ être consterné par la disparition du métier de journaliste 2/ trouver quelque source d’irritation sur un sujet de (non) actualité.

Dans mon dernier post , je m’interrogeais sur les dégâts qu’une génération boboïsante et déstructurée pouvait causer à l’institution Education Nationale, suite au lancement d’un site Internet se proposant de noter les professeurs. Cette fois-ci, curieux enchaînement de circonstances, c’est la commémoration annoncé en grande pompe d’un événement qui suscite un nouveau billet un rien naufrageur…

– Narcisse 68 ou le "Miroir, mon beau miroir" d’une génération désolante

Il est fascinant de constater que le grand événement que la presse française nous invite à célébrer avec ce goût du regard dans le rétroviseur si propre à notre contrée progressiste, ce n’est ni la prochaine Présidence française   de l’Union Européenne (qui pourrait être décisive dans la construction d’un espace géographique décomplexé et solidaire) ni l’avénement d’une nouvelle génération de dirigeants aux Amériques (qui pourrait changer en profondeur le rapport Nord-Sud… et dont Barack Obama n’est que la possible conclusion). Non, ce qu’il faut célébrer, ce qu’il convient de chérir, c’est le souvenir confit et les frasques moisies d’une génération ayant pour tout ouvrage édifié de lointaines barricades et initié le mouvement historique de mise à bas de l’héritage républicain sous couvert de revendication démocratique (comprendre : le droit pour tous, le devoir de rien). Ce qu’il faut célébrer donc, c’est l’horizon éternel et indépassable de mai 68.

Dieu que cette génération est imbue d’elle-même! Dieu qu’ elle aime mirer son visage maintenant fripé dans le miroir de la petite histoire "moyenne bourgeoise" qu’elle incarne désormais, après avoir brocardée de mille traits l’esprit "petit bourgeois" de la France de Mauriac et consorts! Que reste-t-il donc à célébrer, sinon la révolte estudiantine qui aura permis à quelques futurs brillants et publicistes de tester leur talent du slogan définitif et simplicateur et à une génération entière de sectateurs et plumitifs en toude prendre place au sommet de la pyramide sociale et remplacer les quinquagénaires bedonnants qu’ils dénonçaient autrefois (qu’on en juge par le destin médiatique et professionnelle de nombre des animateurs de cette micro-révolution en veste de velours). Certains analystes iront même jusqu’à voir dans l’irruption du culte du soi et de l’immédiateté et dans le remplacement de la politique par la morale (ou les fameuses "valeurs" tant martelées lors de la dernière présidentielle) les germes d’une révolution ultra-libérale où le "Moi, Je" devient la mesure de toute action. Certes, l’histoire sociale est souvent affaire de répétition et les révoltés d’hier sont souvent les révoltants d’aujourd’hui, une fois leur place sécurisée sur cette si chère plage jadis masquée par le triste pavé parisien.

Il est dès lors peu étonnant de voir et , média construits par et pour cette génération Narcisse, ouvrir leurs sites Internet à une célébration quasi-publicitaire et citoyenne (comprendre : participative) de l’événement.  J’ai beaucoup de respect pour Laurent Joffrin et Jean Daniel, dont l’itinéraire et l’indépendance ont largement accompagné ma formation politique, mais voir ainsi leurs publications céder à la panique de la couverture et quêter les commentaires d’anciens combattants de cette génération avide d’elle-même pour ré-écrire à nouveau sa propre histoire à son avantage, me paraît dommageable pour le débat démocratique. En Mai 68, on accusait la France d’être moisie et la presse de ne faire revivre que les querelles de l’immédiat après-guerre, la figure tutélaire de De Gaulle synthétisant l’ensemble de ces récriminations. Aujourd’hui, on s’acharne à ressusciter la momie d’une révolte ratée il y a 40 ans déjà et à défendre un héritage fantasmatique aux yeux d’une génération devenue Reine de France. Retour à la normale donc, seuls les moutons ont changé. Entre temps, Lipp a fermé. MetalEurop aussi.

S’il est trop simple de vouloir en finir avec mai 68 comme cela a été simultanément proposé par Nicolas Sarkozy et Daniel Cohn-Bendit (étonnante communauté d’opinions…),  il est tout autant trompeur de se vautrer dans la nostalgie d’un événement dont la descendance est finalement si ambiguë et dont les slogans pèsent tellement aujourd’hui sur l’avenir d’une éducation républicaine, donc égalitaire, non parce que chacun obtient la même chose, à savoir un diplôme faire-valoir, mais parce que chacun dispose des mêmes chances d’exprimer son potentiel par son travail et non par un supposé droit à la jouissance.

Jean-Pierre le Goff, philosophe et socioloque résume d’un trait la problématique dans un passionant avec Jérome Vidal : "La dynamique issue de Mai 68 est morte et les défis d’aujourd’hui se présentent souvent à front renversé : le problème n’est plus la libération de la parole mais sa qualité et sa cohérence, la décrédibilisation de l’État et des institutions, l’effritement du modèle républicain… Si 68 a exprimé l’aspiration à participer à la vie publique, c’est hors de l’utopie soixante-huitarde, dans le cadre d’une société démocratique moderne, qu’il faut trouver la réponse à cette aspiration."

– Rue89 ou "les copains d’abord" ?

Michel Levy-Provençal, l’un des fondateurs de Rue89 avec Pierre Haski, Laurent Mauriac, Pascal Riché et Arnaud Aubron a commenté sur son blog () sa décision de quitter la rédaction car "l’info à trois voix" (experts, internautes et journalistes) n’est aujourd’hui qu’une caution, un slogan vide de sens". Levy-Provençal considère que le projet  ne s’appuie pas assez sur les contributions des internautes et s’éloigne de l’ambition d’être un espace médiatique ouvert et non partisan.  A en croire le site , il s’étonne "de voir Rue89 se transformer en un journal d’opposition constitué presque exclusivement d’articles ou d’éditos émanant de la rédaction ou d’amis de la rédaction, souvent journalistes". Rue89 a été fondé par des anciens de Libération avec comme ligne directrice l’idée de contrer l’influence grandissante des blogs comme source d’information et de débat et d’internaliser cette dynamique en la confrontant au métier de journaliste. Bref, de mettre l’imagination au pouvoir et de faire de l’internaute un journaliste 😉

Belle ambition, à n’en pas douter, pour autant, n’est-ce justement pas le métier du journaliste, son éthique professionnelle de dépasser la simple opinion personnelle, quand bien même serait-elle citoyenne et mesurée, pour mener un véritable travail analytique et contradictoire qui fasse la part entre l’émotion et la réalité? Comme le rappele Le Goff sur le site de Libération, "le problème n’est plus la libération de la parole mais sa qualité et sa cohérence". C’est bien en cela que le métier de journaliste en France doit prendre exemple sur le modèle anglo-saxon. La parole de The Economist a beau être partisane et notoirement libérale, elle n’en demeure pas moins digne d’intérêt et essentielle, parce que riche de cette exigence. Qualité et cohérence: vaste programme donc à en croire les commentaires peu amènes de Levy-Provençal au sujet du copinage en vigueur et à constater l’inflation verbale de média désormais obnubilés par la news au détriment de l’information. "Toute la presse est toxique" proclamaient la génération 68, invitant l’esprit libre à lire les "tracts, les affiches, le journal mural"… 40 après, cette même génération est devenue la Presse… et même en rupture de bans, elle peine à faire revivre le rêve du débat participatif, entre Boulée athénienne et Assemblée de canton suisse… Junk news et poor-nalisme eux, sont bien au rendez-vous :-(… Quant à savoir s’ils sont toxiques…

N (génération Albator 84…)

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