Next Exit Please : Le Blog Culturel
Expos, musique, livres, photos, voyages et … Asie!

« La Ronde de Nuit » (Nightwatching) : le Tableau du Maître Flamand

Commençons par le commencement. "La Ronde de Nuit", dernier film du cérébral cinéaste anglais Peter Greenaway (réalisateur de quelques uns de mes films de chevet, comme "Meurtre dans un Jardin Anglais" ou le sublime "The Pillow Book", mise en abîme et en image du "Dit de Genji" de Murasaki Shikibu), n’est distribué à Paris que dans deux salles. Vous avez bien lu : Paris (capitale du pays de l’exception culturelle), deux salles (2!)…

Je conçois que la livraison d’un tel opus de 2h16min, passablement bavard, long, trop long (Greenaway aurait bien pu couper 45 minutes sans nuire, bien au contraire, à la qualité de la narration), volontairement à contre-courant dans son approche de la mise en scène (un décor réduit au minimum, un parti-pris théatral, un travail tout entier centré sur la photographie et la mise en lumière) et sans tête d’affiche (Martin Freeman, fabuleux Rembrandt, à la fois sombre et ludique, spirituel et paillard, étant probablement le plus connu des acteurs ici présents, … grâce à son rôle dans la série anglaise The Office – merci Tchouky pour me l’avoir signalé!) n’enthousiasme guère les grands circuits et leurs multiplexes. Pour autant, qu’un tel film, avec cette ambition, et en dépit de tous ses défauts, ne trouve preneur pour sa sortie française que dans deux salles parisiennes (l’Arlequin et le MK2 Quai de Seine) ne cesse de me fasciner…

Bien sûr, ce film ne drainera dans les salles que quelques centaines de spectateurs, mais il me paraît curieux que l’ensemble des circuits indépendants qui se targuent de promouvoir une autre idée du cinéma se rabattent finalement sur des oeuvres plus "commerciales" et . Pression de l’industrie et du public sans doute, intérêt bien compris aussi, puisqu’un réseau comme MK2 n’est pas avare en salles de projection et aurait pu assurer au lancement une diffusion plus large pour "La Ronde de Nuit" (au MK2 Bibliothèque par exemple….). Bravo donc à l’Arlequin, qui n’abandonne pas les cinéphiles et prend encore le risque de programmer des films exigeants, imparfaits mais qui méritent d’être vus en salle.

Et le film dans tout ça? Intéressant dans l’ensemble, même si nous ne sommes pas en présence d’un chef d’oeuvre… Passionnant par moment, lorsque Greenaway se fait peintre, magnifie ses acteurs par le jeu de lumière exceptionnel de son directeur de la photographie Reinier van Brummelen et fait surgir sur la toile comme un tableau du maître de Leiden, modelant les personnages par de beaux plans larges et jouant comme un orfèvre du clair-obscur…. Irritant souvent, par sa longueur, son bavardage structuraliste un peu vain, ses effets de construction maniéristes (mais peut-être est-ce là un contre-hommage indirect aux peintres contemporains de Rembrandt dont Greenaway se moque dans son propre film?). Mais la passion livresque de Greenaway pour la peinture, sa façon de projeter les corps et les personnages dans le cadre de sa caméra, la sensualité avec laquelle il décrit la relation entre Rembrandt et ses femmes font échapper le film au simple exercice d’auteur.

C’est surtout en retrouvant le goût de l’enquête intellectuelle, d’une certaine forme de méditation cartesienne sur les origines et les causes que Greenaway renoue le plus sûrement avec le charme de son "Meurtre dans un Jardin Anglais". Ici, point de meurtre champêtre ou d’enquête botaniste dans l’Angleterre du XVIIIè siècle, mais un minutieux examen des bizzareries et des mystères d’une des toiles flamandes les plus célèbres au monde. Greenaway commente ainsi le tableau qui l’a incité à suivre ce jeu de pistes pictural : "La Ronde de nuit", tableau peint en 1642, compte 34 personnages se précipitant dans ce qui ressemble à une vaste mêlée organisée. Ils ont l’air de se préparer à s’entraîner au maniement du mousquet, mais juste au premier plan, il y a un adolescent habillé d’un uniforme de soldat complet. Son visage est caché, on ne peut donc pas l’identifier. Il est en train de tirer avec son mousquet, ce qui serait un peu comme tirer un coup de feu dans la station de métro Piccadilly en pleine heure de pointe : une chose totalement stupide ! Il doit y avoir quelque chose d’important là-dessous, il doit y avoir une raison pour que Rembrandt ait peint cela, et je suppose que mon intérêt vient de là, de cette envie d’expliquer ce qui se passe. Pourquoi cet homme tire-t-il, quelle est son intention, où est allée la balle ? Les historiens ont déterminé qu’il y avait 51 éléments mystérieux dans cette peinture, et je dirais avec effronterie que ma théorie les résout tous d’un seul coup. C’est une sorte de scène du crime sur laquelle enquêteraient des experts. Si vous allez voir la toile originale au Rijksmuseum d’Amsterdam, il se pourrait qu’il y ait un avertissement de la police disant de ne pas trop vous approcher parce que vous risqueriez d’altérer des preuves !"
     

        

Si la théorie de Greenaway vaut surtout pour sa mise en scène quasi-shakespearienne (on retrouve ici la mise en abîme des personnages tel que popularisée dans "As You Like It" : All the world’s a stage, And all the men and women merely players: They have their exits and their entrances), elle a le mérite de considérer l’oeuvre comme un objet de questionnement perpétuel et s’interroge intelligemment sur les rapports entre l’art, le sexe, le pouvoir et l’argent.

A la fois enquête érudite, description de la Hollande de l’âge d’or, confite dans sa propre auto-satisfaction et sa calviniste ploutocratie, et beau portrait d’artiste, hésitant entre confort et sincérité, commande et satire, "La Ronde de Nuit" offre une (trop longue) occasion de méditer sur le statut de l’artiste dans une société mercantiliste.

N:

A noter : le site Internet du film permet d’identifier quelques uns des nombreux mystères de "La Ronde de Nuit" : http://www.larondedenuit-lefilm.com/. Pour un peu, on croirait lire ce bon polar pictural qu’est "Le Tableau de Maître Flamand" d’Arturo Perez-Reverte…

"La Ronde de Nuit (Nightwatching)" de Peter Greenaway (2008), avec Martin Freeman, Eva Birthistle, Jodhi May, Emily Holmes, … Diffusé à l’Arlequin (6ème) et au MK2 Quai de Seine (19ème)

Publicités

Aucune réponse to “« La Ronde de Nuit » (Nightwatching) : le Tableau du Maître Flamand”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :