Next Exit Please : Le Blog Culturel
Expos, musique, livres, photos, voyages et … Asie!

« No Country For Old Men » : le crépuscule des dieux

Une sierra abandonnée. Une lumière fugitive qui vient magnifier la solitude de la frontière mexicaine. Des héros usés et le surgissement violent d’une nouvelle Histoire américaine incarné dans le personnage d’un tueur improbable, personnifiant la violence originelle ayant enfanté les Etats-Unis. En livrant ce qui est probablement l’un de leurs meilleurs films avec leur premier opus "Blood Simple" et leur dernière oeuvre au noir "Fargo", les frères Coen délaissent leurs récentes errances dans la comédie de moeurs pour revenir à une écriture cinématographique directe, économe de moyens et inscrite dans la tradition du western et du road movie. S’appuyant sur un scénario au cordeau tiré du roman éponyme de Cormac McCarthy, ils puisent dans ce thriller mélancolique, à l’écriture haletante, le sujet d’une oeuvre crépusculaire, à l’image du saisissant travail photographique qui illumine le film et qui, à l’aurée du jour ou à la tombée de nuit, vient saisir le fait américain avec toute la puissance sourde et éclatante de sa Nature écrasante et l’aveuglante banalité d’un espace peuplé de motels anonymes, de néons blafards et de personnages médiocres. Et interrogent dans le même mouvement l’origine et la continuation de la violence dans la société américaine.

"No Country for Old Men" délaisse l’ironie et l’absurde qui habitaient "Fargo" pour adopter un ton proche d’Eastwood ou Leone. Plans panoramiques révélant le plus intime de la géographie de la frontière mexicaine, cadrages serrés au plus prêt des personnages et de leur attirail de mort, plans séquences en focalisation interne pour les poursuites qui laissent comme une trace sanglante sur la pellicule, la maîtrise cinématographique dont font preuve les frères Coen atteint ici sa pleine perfection. Fluide et économe, la mise en scène met en place une forme de tragédie grecque dont la fatalité est la fantomatique héroïne. Nulle échappatoire dans cet univers où tout est écrit d’avance et où l’histoire se déploie en dehors des personnages, réduits à animer la scène où le destin ("l’anankê" des Grecs), les amène à une confrontation sans espoir. En ce sens, la narration extérieure assumée par le personnage du Shériff (Tommy Lee Jones), témoin malgré lui de l’épuisement du sens du monde dans lequel il vit, comme surmergé par une vague incontrolable de violence, illustre ce pessimisme mélancolique. Le dialogue entre les deux vieux shériffs en est le parfait symbole : dépassés par ce nouveau monde, plein de bruit et de fureur, ils affichent la même nostalgie que Faulkner dans "Les Snopes", celle d’une société d’avant, sans parvenir à définir ce qui la différenciait véritablement du monde d’aujourd’hui, si ce n’est la dépravation de ces moeurs.

Incarnation ultime d’une fatalité sans visage et sans humeur, le tueur personnifié par Javier Bardem vit à côté de ce monde, parce qu’il en est la matière première, violence brute, originelle, presque sacrificielle et obéissant à une logique qui lui est propre. Ange exterminateur impassible, sans autre propos que sa propre fatalité (au sens anglais du terme), il avance, calmement, froidement, vers la fin du rêve américain, un gros calibre à la main.

N

"No Country for Old Men" de Joël et Ethan Coen (2008). Avec Josh Brolin, Javier Bardem, Tommy Lee Jones, Woody Harrelson, Kelly McDonnald

Publicités

Aucune réponse to “« No Country For Old Men » : le crépuscule des dieux”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :