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Ex/Po! : « Modigliani et le Primitivisme » (National Art Center, Tokyo)

Inauguré en janvier 2007, le National Art Center de Tokyo (NACT), merveille de transparence et de fluidité architecturale signée Kisho Kurokawa, n’a pas attendu longtemps avant de s’imposer comme la troisième pointe du nouveau Art Triangle de Roppongi, avec le Mori Art Museum, niché au sommet de la Mori Tower et le Suntory Museum, hébergé quant à lui dans le tout nouveau Tokyo Midtown, spectaculaire ensemble de verre tout juste sorti de terre. En accueillant cette rétrospective Modigliani, le NACT se pare pour quelques mois d’une exposition de premier ordre consacrée à l’artiste de l’Ecole de Paris le plus célèbre et le plus mal connu et aussi le plus rarement exposé de façon exhaustive, l’essentiel de son oeuvre étant la possession d’heureux collectionneurs privés. Ils se sont ici prêtés au jeu de belle manière, consentant à exposer au public des pièces rares et très rarement présentées; en revanche, les grandes collections institutionnelles que sont le Musée d’Art Moderne de Paris et le duo MOMA / Guggenheim de New York se sont montrés bien frileux, ne mettant à disposition aucune des toiles maîtresses en leur possession :-(, sans toutefois que cette pingrerie ne nuise à la qualité du fond présenté à Tokyo. Il est vrai toutefois que le Musée du Luxembourg avait accueilli une belle rétrospective consacrée à l’artiste italien en 2002… à laquelle les institutions japonaises avaient largement participé…

ll semblerait que les années 10 et 20, qui constituent l’essentiel de l’activité de l’Ecole de Paris, connaissent depuis oeu un regain de faveur de la part des curateurs et commissaires d’exposition internationaux. Le NACT fait d’ailleurs opportunément écho à la Pinacothèque de Paris qui a récemment cloturé sa rétrospective Soutine (voir mon billet précédent). Parallèle passionnant donc entre ces deux artistes dont la profonde amitié (la mort de Modigliani en 1920 laissera Soutine longtemps abasourdi) structure une opposition stylistique presque absolue. A l’exubérance des couleurs de Soutine, à son coup de pinceau haché, parfois violent, s’oppose une esthétique aussi apollinienne chez Modigliani, limitant sa palette aux couleurs primaires et à leur déclinaison et cherchant par dessus tout l’épure du trait, de la forme, de l’intention.

Les quelques 150 toiles et dessins exposés au National Art Center de Tokyo retracent l’exigence esthétique permanente de Modigliani, de ses débuts en 1905 à ses dernières toiles, véritables épures lumineuses de 1919. Sa rencontre avec l’art africain et khmer (notamment lors de ses visités répétées au Musée Guimet), sa relation directe avec les formes à travers son expérience de la sculpture et l’influence forte de Brancusi, dont il partagea l’atelier, et la répétition infinie des motifs picturaux (portrait en buste, le visage allongé, un peu incliné sur la gauche, les yeux étirés comme un sourire, les épaules exagérément tombantes) vont faire naître une personnalité picturale identifiable au premier coup d’oeil. L’exposition met d’ailleurs remarquablement en lumière le rôle prépondérant de la recherche graphique chez Modigliani à travers sa série de cariatides. Motif unique décliné à l’infini, il multiplie les esquisses, les poses, les études (voir la superbe Cariatide-Etude de 1913, tout en bruns et noirs sur fond blanc) pour ne laisser que le minimum dans le trait et la matière. La fluidité et la rondeur du dessin rappellent sans cesse la statuaire africaine, dont on ne cessera de rappeler le rôle majeur dans la révolution picturale des années 1905-1915 et dont les portraits postérieurs les plus célèbres s’inspireront largement. Ce travail stylistique impose une grammaire Modigliani, une forme d’abstraction graphique qui fait écho au mysticisme d’un Soutine.

  

 

 

 

 

 

En transformant le visage de ses modèles en masque pur, il anticipe l’expressionisme abstrait et le Pop Art des années 50 et 60, qui généraliseront la répétition des motifs et leur désincarnation, mais il parvient dans le même mouvement à toucher au plus profond de la personnalité de ses modèles (voir notamment le portrait de Soutine, qui, clin d’oeil malicieux, semble effectuer la bénédiction des Cohen ou de Jeanne Hébuterne, sa dernière compagne). Touchant au sublime lorsque sa palette se rétrécit au plus simple pour ne plus peindre que la lumière intérieure de ses personnages, "La Robe Noire" ou le "Portrait de Jeanne Hébuterne aux épaules nues" réinventent l’art du portrait hérité de l’école flamande et italienne depuis le XVIème siècle et donne à voir des Madones douces et intemporelles. Il ne suffira plus qu’aux surréalistes de l’école belge d’ôter son masque aux personnages pour continuer à jouer avec l’histoire de l’Art.

"Modigliani et le Primitivisme" au National Art Center Tokyo, du 26 mars au 9 juin 2008, 7-22-2 Roppongi, Minato-ku, Tokyo

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