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Ex/Po! : Ghosts by Francis Bacon (Bacon – Palazzo Reale, Milano)

Le plus grand plaisir du voyage demeure en l’infinie surprise qu’un détour de rue, un patio niché au fond d’une cour ou une vieille table usée d’osteria savent réserver à la curiosité du promeneur. Ce dernier week-end en Italie ne manqua pas de charme (la villa du Duc Melzi d’Eril, en bordure du lac de Côme), de petites aventures (comme louer une voiture un samedi après-midi en Italie…) et de belles surprises. Parmi ces dernières, une exceptionnelle rétrospective Francis Bacon au Palazzo Reale, préfigurant l’exposition-somme qui se tiendra en 2009 à la Tate de Londres pour célébrer le centenaire de sa naissance. Exceptionnelle est pour le moins le terme qui convient, plus encore lorsque, comme moi, l’on est convaincu d’avoir affaire à l’artiste le plus important de la deuxième moitié du XXème siècle, et, à mon humble avis, l’œuvre picturale la plus puissante du siècle dernier… Etonnant parcours que mes expositions récentes : , , , Bacon… abrégé d’histoire de l’Homme pulvérisé.

Les deux grandes dernières expositions qui avaient été consacrées à Bacon en France (1995, au Centre Georges Pompidou et, 2005, en confrontation face à la vache sacrée catalane au Musée Picasso) m’avaient révélé la monumentale importance de Bacon, tant d’un point de vue esthétique que philosophique, et les toiles éparpillées dans les plus grandes collections internationales (Guggenheim+MOMA @NYC, MUMOK @Vienne, Louisiana, Reina Sofia + Thyssen-Bornemisza @Madrid, National Galleries @Edinburgh, Musées Royaux @Bruxelles et bien sûr Tate @London) n’ont eu de cesse ces dernières années d’arrêter mon regard et d’écraser de leur lumière noire toutes les œuvres situées aux alentours. Avec cette mostra regroupant plus de 100 œuvres du maître anglais venues du monde entier, et notamment de collections privées, c’est toute l’ampleur du génie de Bacon qui s’impose violemment à l’esprit. De ses travaux de jeunesse en tant que décorateur d’intérieur – paravent, tapis – et des premières toiles majeures de 1945-46 à ses toutes dernières productions de la fin des années 80, dominées par des scènes dépeuplées aux couleurs vives, s’affichent l’obsession picturale d’un artiste marchant dans les pas bruts et soyeux de Schiele, Picasso et Soutine et traquant inlassablement la vérité de tout être derrière la chair, le vêtement, les masques sociaux et la violence sourde des lieux. La majesté du coup de pinceau, la luminosité des couleurs, la radicalité de l’approche des corps disloqués, encastrés, font émerger une posture esthétique pure, sondant d’un seul et même mouvement les abîmes post-Birkenau et les fracas d’une individualité mise à mal par le post-modernisme.

Regarder Bacon, c’est accepter d’être scruté par les toiles, c’est affronter des fantômes glissant hors de l’ombre, s’extirpant de la masse du temps, déchirant le tissu foetal des picturas negras pour presque percer à la surface des choses, pointant, déformant la matière photographique de leurs visages-hématomes, massacrés, écorchés de rouille et d’absences, singes grimaçants aux corps musculeux, aux cuisses épaisses, aux chairs gris hippopotame, hurlant de l’autre côté de la cage, et dont le cri, premier, final, résonne en nous comme dans une cathédrale, râle lourd, mystique, interrogeant et la profondeur et les abysses et questionnant ce qu’il reste en nous, en dépit de tout, d’humanité. "Here you are : Flesh and Blood", voilà le programme artistique de Bacon tel qu’édicté par lui-même lors d’une interview filmée, où, mi-boxeur, mi-ivrogne, il délivre, définitif, plusieurs vérités sur son art: "What I want to do is to distort the thing far beyond the appearance, but in the distortion to bring it back to a recording of the appearance".

                           
Monstrueuse contemplation de la réalité, le travail de Bacon fait surgir ce qui se masque derrière l’apparence du réel, derrière l’apparence même de l’art de son époque. Dès 1945, il transmute les thèmes classiques (crucifixion, mythologie comme dans "Oedipus and the Sphinx", portraits papaux, …), les maltraite et fait surgir de leurs postures, de leurs conventions le réel derrière le glacis huilée de la toile, les dents carnivores derrière le visage, la boucherie derrière les muscles, l’effroi derrière la solitude glacée.

            

De son début de carrière comme décorateur, Bacon retient l’idée du décor comme scène et comme personnage, et, comme les Nabis (particulièrement Félix Vallotton), il en fait un révélateur, chimique, photographique, chirurgical, bloc opératoire isolant les êtres et les (r)avalant, absorbant dans sa matière, pur, pleine et lumineuse. Cages, plans, perspectives, cercles et chaises, entière grammaire signalétique qui sépare, trie, dissèque les personnages et les ramène à leur solitude, à leur lutte permanente, immémoriale contre les choses, les autres, eux-mêmes.

"I want to isolate the image and take it away from the interior and from home" […] "You want something new […] a new way to lock reality into something completely arbitrary". L’arbitraire domine chez Bacon, mélangeant les chairs, les pulvérisant sur des fonds de couleur ultra-lumineux et forçant le spectateur à regarder, à regarder vraiment la toile, en profondeur, à quitter la surface pour comprendre le trait, la matière, la collision des coups de pinceaux, l’aplat du couteau, à regarder au-delà de l’oeuvre et finalement en lui-même.

L’admirable Triptych de 1970, propriété de la National Gallery of Australia de Canberra, forme comme une synthèse de l’art de Bacon. Transgressif, encore dérangeant parce que familier, difficile saisissable dans sa totalité, magnifique et ignoble manifestation de l’Homme après Auschwitz, de l’Homme tel qu’en lui-même, primitif, réfréné, carnivore, mobile et pourtant toujours ramené à sa fin dans une éblouissante implosion lumineuse comme une gorge tranchée sur le sable ancillaire d’un désert nazaréen.

"I think art is an obsession with life and after all, we are human beings, our greatest obsession is with ourselves" F.B.

          


Mostra Francis Bacon – du 5 mars au 29 juin 2008, Milano, Palazzo Reale, Piazza Duomo, 12.
http://www.francisbacon.it/

N.

            

***

PS – Une adresse pour déjeuner : en face du Palazzo Reale, de l’autre côté du caparaçon de marbre du Duomo, Maio, situé au 7ème étage de La Rinascente, déploie une terrasse superbe donnant pleine vue sur la forêt baroque de saints et de flèches surgissant des toits de la cathédrale. Idéal par une belle journée ensoleillée de printemps pour déguster, à l’italienne (aka larges lunettes de soleil sur le nez et petite veste en velours côtelé sur chemise claire) un délicieux risotto aux asperges ou au crabe / encre de sèche.

PPS – Une adresse pour dîner : Ripa Porta Ticinese 55, Milano: nichée dans le quartier bigarré des Navigli en bordure de canal, et masquant ses attraits derrière une devanture grise, cette osteria de qualité propose le meilleur d’une cuisine lombarde modernisée. Emulsion de courgettes, perles de mozzarella, ravioles à la ricotta et sa sauce rucola, glace aux grains de réglisse et au lait caillé, superbe sélection de fromages à la découpe … c’est une élégante explosion de saveurs et de textures qui vous seront servies dans un cadre simple et accueillant, bien accompagnées par la robe brune d’un vin d’Ombrie. Une adresse sans chichis où le talent est dans l’assiette et non dans la décoration et à un prix modéré. Une rave review de bon ton sur le site du New York Times 🙂 : Al Pont de Ferr, Milano

PPPSdu 16 avril au 4 mai, ne manquez pas l’installation vidéo Ultima Cena de Peter Greenaway (d’après l’œuvre éponyme de Leonard de Vinci peinte dans le Cenacolo de Sta Maria Delle Grazie), qui, dans la foulée de sa approche analytique de la Ronde de Nuit de Rembrandt, s’est penchée sur la fresque maîtresse de Vinci pour la réinterpréter et en percer les secrets.

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