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Ex/Po! : Soutine, peintre des abysses (Pinacothèque de Paris)

Deuxième exposition en la toute nouvelle Pinacothèque de Paris, la rétrospective Chaïm Soutine a remis au goût du jour l’oeuvre d’un artiste clé de l’école de Montparnasse et des Années Folles parisiennes, quand le Paris d’Hemingway était encore une fête et que tout ce que l’art comptait de figures marquantes se retrouvait entre la Brasserie de la Rotonde et les ateliers de la Ruche ou de la Villa Montparnasse. Rétrospective bienvenue donc depuis la dernière en date (Orangerie, 1973), à l’heure où la côte de l’école de Paris atteint des sommets, où le fauvisme revient au goût du jour (cf. l’exposition Maurice Vlaminck au Musée du Luxembourg) et la postérité de l’expressionisme s’affiche aujourd’hui aux couleurs de l’école de Londres (Freud, Kossof, Auerbach)…

L’histoire de Chaïm Soutine est à l’image de son oeuvre : brillante mais inégale, souvent spectaculaire et parfois prédictible. C’est l’histoire d’un peintre talenteux, ayant quitté sa Biélorussie natale et le poids talmudique  de la vie au sein du shetl pour faire l’artiste maudit à Paris et finalement connaître de son vivant la fortune, le reconnaissance et la célébrité, grâce aux bons soins du mécène Barnes. Les commentaires du commissaire de l’exposition Marc Restellini sont malheureusement très partisans et tendent à faire de Soutine un pur génie négligé par l’histoire de l’art et proprement original dans sa vision artistique.

La réalité est probablement plus nuancée. Si Soutine, dans son usage exceptionnel de la couleur et de la matière parvient à faire surgir des thèmes les plus noirs ou maladifs une luminosité hors norme, ses thèmes empruntent beaucoup à ses prédécesseurs impressionnistes, fauves et expressionnistes allemands (Kirchner, Nolde notamment) et contrairement à un George Grosz ou un Otto Dix, évitent soigneusement toute dimension politique ou sociale. Soutine est un peintre figuratif qui fait surgir de la matière l’intuition forte d’un rapport immédiat et direct entre le peintre et son sujet. Pourtant, ses paysages ou ses villes, tourmentées, sinueuses à l’extrême et certes chatoyantes peinent à convaincre car finalement redites d’oeuvres largement digérées (Van Gogh, Monet, Cézanne, mais aussi Courbet ou Rembrandt). Soutine, à son arrivée à Paris, rejoignant ainsi ses compères biélorusses Kremegue et Kikoïne avec qui il avait étudié les Beaux-Arts à Vilna, se précipite d’ailleurs au Louvre et dévore les maîtres anciens. En ce sens, les toiles de Soutine sont à la fois très russes (et largement ignorantes du judaïsme), et rappellent parfois les toiles du shetl du premier Chagall et classiques. Paysages (Cernet), villes (Vence), portraits assis, cathédrales,… rien dans tout cela n’est innovant dans le sujet ou son traitement, et contrairement à l’expressionnisme allemand où la représentation du sujet se radicalise, l’art de Soutine reste encore proprement figuratif.

Mais, vers les années 20, un autre Soutine commence à se faire jour, plus sombre, plus abyssal, plus définitif dans son approche picturale. Les portraits deviennent intimes, les natures mortes (Les Glaïeuls)  succèdent aux paysages et c’est dans la représentation de l’état de mort ou de folie que Soutine délivre ses toiles les plus remarquables. Série des boeufs écorchés (certes largement inspirée par Rembrandt), série des « poulets pendus devant un mur de briques », lapins (Lapin sur fond bleu) faisans, tout une basse-cour livré au scalpel du pinceau, qui éventre la matière et explose les couleurs. Il ressort de ces portraits de mort une lumineuse vivacité, une maîtrise éblouissante de la lumière, des contrastes, des oppositions et des dynamiques de couleur, qui viennent compenser un trait souvent faible.

                                           Série des "Poulets pendus devant un mur de brique"

De même, les portraits les plus brillants démontrent une véritable intuition de ce vers quoi l’art allait  tendre après guerre avec l’émergence de l’Ecole de Londres et de l’expresionnisme abstrait d’un Pollock ou d’un De Kooning : une intimité toujours plus grande avec l’intériorité des personnages, une connexion directe et presque suffocante avec la psychologie du sujet, écorché vif par le peintre, un lyrisme pur des couleurs et du trait. 

La Folle, les Autoportraits, l’Enfant au Jouet, L’Homme au chapeau, tous peints entre 1919 et 1923, sont de véritables chefs d’oeuvre dont la puissance et le travail sur la matière anticipent Freud et Balthus (bien plus que Bacon, en dépit des raccourcis hâtifs du commissaire de l’exposition) mais aussi les mouvements primitivistes d’après-guerre comme CoBrA (je pense notamment un artiste comme Asger Jorn) : « Un jour que j’étais allé voir chez un peintre un tableau de Modigliani, je remarquais, dans un coin de l’atelier, une œuvre qui, sur-le-champ, m’enthousiasma. C’était un Soutine et cela représentait un pâtissier. Un pâtissier inouï, fascinant, réel, truculent, affligé d’une oreille immense et superbe, inattendue et juste, un chef-d’œuvre. Je l’achetai. Le docteur Barnes le vit chez moi […] Le plaisir spontané qu’il éprouva devant cette toile devait décider de la brusque fortune de Soutine, faire de ce dernier, du jour au lendemain, un peintre connu, recherché des amateurs, celui dont on ne sourit plus… » in Revue des Arts (1923).

             La Folle, 1919   L'enfant au jouet, 1919

Peintre des abysses, Soutine vit aussi cette prolifique période créative le rendre célèbre de son vivant et paradoxalement, miner son expression artistique.  Il est intéressant de constater que la période la plus brillante de son oeuvre sont encore les années de vache maigre, avant la fortune apportée par les collectionneurs américains, le Dr Barnes en tête et la reconnaissance officielle (1ère vernissage en 1927, présentation à Philadelphie et 1ère exposition au Petit Palais en … 1937). Ces années noires, marquées par la maladie, la dépression, la mort (disparition de son compagnon d’infortune Modigliani en 1920), feront émerger un très grand artiste qui, le succès venu, quittera la tentation des profondeurs et en s’élevant socialement, perdra cette aura magique et se contentera d’un retour à un art plus classique (maternité, paysages, …) et plus atone.

Au-delà de la qualité des toiles exposées (dont certaines pour la première fois en provenance de collections très privées), on pestera contre la médiocrité de l’espace d’exposition de la Pinacothèque de Paris. Il est certes agréable de disposer d’un nouveau lieu culturel au coeur de Paris, mais le lieu ce qui fut autrefois une épicerie de luxe a été aménagé à la va-vite, avec des matériaux et des finitions indignes du standing des collections présentées, un personnel approximatif et surtout une muséographie proprement consternante : absence de livret d’accompagnement, piliers en plein milieu des salles d’exposition, notices biographiques collées au mur en dépit du bon sens et créant files d’attente et d’embouteillages du public (en bas d’un escalier par exemple…), mise en lumière déplorable, brûlant les toiles ou les écrasant d’ombre, la visite de l’exposition s’apparente à un parcours du combattant organisé par un architecte amateur et un mécène rapiat… et génère encore plus de frustations, lorsque l’on connaît l’extrême qualité et finesse des espaces des grandes institutions culturelles récentes (MuseumsQuartier de Vienne, Louisiana d’Humlebaek, Tate Modern de Londres, Piscine de Roubaix et bien sûr, l’indépassable nouveau MoMa de New-York…). Manifestement, les commissaires et propriétaires de la Pinacothèque, tenants de l’art-business n’ont que le profit rapide en tête et ne prennent guère le temps de voyager…

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Chaïm Soutine – Pinacothèque de Paris, du 10 octobre 2007 au 2 mars 2008

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Une Réponse to “Ex/Po! : Soutine, peintre des abysses (Pinacothèque de Paris)”

  1. Du 24 avril au 24 mai 2008, nous organisons dans notre lieu physique, le studio Art an You, notre dixième exposition, intitulée « Artistes au Pays des Merveilles ».
    Vous pouvez trouver plus d’informations sur l’exposition ainsi que sur les œuvres présentées en cliquant sur le lien ci-dessous:
    http://www.art-and-you.com/info_56_artistes-au-pays-des-merveilles.html
    N’hésitez pas à venir nous voir!


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