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"Les Promesses de l’Ombre / La Nuit Nous Appartient" : Duo tragique, russe et crépusculaire

Tâche ardue que de publier les commentaires au rythme des films vus… aussi, me permets-je un commentaire en mode duo 🙂 (qui a dit « fainéant » ??) qui, en l’occurence, se justifie ici parfaitement, ces deux récents longs métrages s’affichant comme les deux faces d’une même intention cinématographique : décrypter l’hésitation permanente et tragique entre l’ombre et la lumière.

S’il traitait déjà, dans le somptueux « A History Of Violence« , du rapport imaged’un ex-maffieux avec ses anciennes appartenances et du surgissement de la violence dans l’univers quotidien d’un l’American Dream supposé rédempteur, David Cronenberg porte dans « Les Promesses de L’Ombre » (curieuse traduction du titre original « Eastern Promises ») la réflexion et l’introspection à son extrême. Reconduisant un Viggo Mortensen superbe de sobriété et d’intensité dans le premier rôle masculin, Cronenberg montre une fois encore sa maîtrise dans la direction d’acteurs. S’appuyant sur une mise en scène classique et dépouillée, limitant les travellings au strict nécessaire, le réalisateur canadien focalise sa caméra sur ses acteurs et leurs confrontations, cadrant au plus serré visages, mains, regards et allant jusqu’à filmer en plans bruts les corps qui s’affrontent et se lacèrent dans une scène déjà légendaire de combat dans les bains turcs.

Filmé frontalement, sans détour, Cronenberg dresse le portrait d’une maffia russe en exil doré dans un Londres inquiétant d’opulence et de débauche et signe là une toile de famille intensément noire mais sans manichéïsme simpliste, donnant à voir l’intimité sociale d’une communauté ritualisée, aux règles tatouées sur la peau de ses membres et toute entière voué à la survivance de ses origines. C’est bien en celà que Cronenberg livre une oeuvre d’un parfait classicisme, s’inscrivant de manière durable dans l’esprit comme un grand film de gangster, à ranger entre « Les Affranchis » de Scorcese pour sa photographie crépusculaire et « Le Parrain » de Coppola pour sa description familiale.

Mais « Les Promesses de l’Ombre » se manifestent encore plus sûrement comme une tragédie image shakespearienne déployant comme Othello ou Richard III, une réflexion profonde sur la notion de filiation. Est-ce Nikolaï, l’homme de main (Mortensen) ou Kirill (Vincent Cassel dans l’un des ses meilleurs rôles), le fils fragile et déjanté, l’héritier véritable de l’empire de Semyon (fantastique Armin Mueller-Stahl) et plus encore, des traditions du gang russe des Vory v Zakone? Est-ce Anna l’infirmière (opiniâtre Naomi Watts), qui, délivrant le nouveau-né d’une fille-mère morte en couche et prostituée par ce même gang, enfante la narration par sa simple volonté de découvrir les origines de cet enfant ou bien le carnet posthume de l’adolescente russe, narrateur omniscient, qui raconte le désespoir des rêves déçus et l’énergie déployée pour continuer à vivre?

Film synthèse des obsessions de Cronenberg (la maladie, l’origination, l’appartenance, le corps et ses déformations, la peur), « Les Promesses de l’Ombre » captivent de bout en bout et interrogent autant sur la marchandisation effrénée de nos sociétés occidentales que sur la survivance de la notion de filiation dans un univers pulvérisé par le marché, l’argent et l’ambition.

***

Après « Little Odessa » et « The Yards », qui exploraient déjà les tréfonds des organisations maffieuses imageukrainiennes de Brooklyn et américaines du Queens, James Gray réunit, 7 ans après « The Yards » le duo Mark Wahlberg / Joaquin Phoenix dans une oeuvre ultra-noire en forme de tragédie grecque, où le destin des personnages s’inscrit immédiatement, dès le premier plan, dans la fatalité et l’expiation. « La Nuit Nous Appartient » (We Own The Night, devise du NYPD) clôt brillamment cette trilogie new-yorkaise : cette nuit n’est peinte que que couleurs et de sentiments crépusculaires, et résonne comme une adaptation cinématographique d’Eschylle ou Euripide. Manipulés par des Dieux tout puissants, le bon et le mauvais fils et leur patriarche de père accueillent en eux tout un monde tragique, où rien n’existe que l’inéluctable conviction que l’on échappe pas à son destin. Nuit inquiétante, sensuelle, débauchée ou criminelle, la noirceur chez Gray vise à mettre à nu l’individu, à en cerner les faiblesses et les absences. Point de héros donc, mais des hommes (les femmes étant largement tenues à l’écart de ce cercle de devoir), filmés à hauteur d’épaule et prisonniers de leur propre part d’obscurité.

Tourné en décor naturel et exploitant la moindre noirceur offerte par New York, le nouveau film de James Gray est un contre-point presque parfait aux « Promesses de l’Ombre » de Cronenberg. Quant le Canadien s’attache à disséquer l’intérieur du gang et son oeuvre destructrice, Gray lui en montre les effets sur une autre famille, celle de la police et comment elle s’organise et se définit par rapport à son double maléfique. Portant son attention sur le fils le plus faible, le mal-aimé et sur son impossible retour au bercail, James Gray trace lui-aussi une étude sur la filiation et sur la difficulté à s’appartenir. Filmé au noir charbon et au bleu de prusse, « La Nuit Nous Appartient » s’impose comme un grand film de genre et un double à « The Yards » : reconduisant le même duo d’acteurs (Joaquin Phoenix parfait en fils prodigue et Mark Wahlberg, curieusement très effacé, comme en transparence du film) et s’entourant cette fois-ci de Robert Duvall (impeccable, comme toujours) et d’Eva Mendes (plutôt convaincante, en rôle de chica portoricaine) en lieu et place de James Caan et Charlize Theron. Comme chez Cronenberg, une scène d’anthologie sert de révélateur, comme à une épreuve photographique, à la nature humaine : une poursuite en voiture sous une pluie torrentielle qui s’achève par la mort du père.

On peut regretter quelques moments plus faibles dans l’implacable cinétique tragique qui sous-tend la imagenarration et un final somme toute assez attendu. La faute peut-être à une direction d’acteurs parfois hésitante ou à un rôle finalement faible pour un Mark Wahlberg qui se montrait plus à son aise dans « The Yards » et qui peine ici à contre-balancer la présence magnétique de Joaquin Phoenix. Film d’hommes face à leurs fils et à leurs pères, film de familles face à leurs signes d’appartenance, « La Nuit Nous Appartient » est aussi une oeuvre en forme de manifeste. Abandonné par Harvey Weinstein, le grand mogul de Miramax après « The Yards », aussi brutalement qu’il avait été porté au pinacle suite à « Little Odessa« , James Gray a du patienter sept ans pour remettre son ouvrage sur le travail et, avec l’aide de Wahlberg et Phoenix, co-producteurs du film, pouvoir se repencher indéfiniment sur la même matière. Une autre histoire de filiation et de réciprocité entre un réalisateur et ses acteurs.

Miroir l’un des l’autres, les oeuvres de Cronenberg et Gray laissent penser que l’on échappe pas à ses  origines et que le sang, celui de ses origines, celui que l’on répand, revient toujours à sa source et qu’à la fin, comme le dernier plan sur Viggo Mortensen ou le fondu au noir sur Joaquin Phoenix, on est toujours tout seul.

NYC-o

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