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"Sweeney Todd" : le Barbier de Sévices

Macabre et grotesque, lyrique et funeste, romantique et apocalyptique, « Sweeney Todd » réussit deux imagetours de force: obliger Hollywood à se regarder en face et réussir la synthèse des deux mondes de Tim Burton, celui d’une poésie quotidienne toujours un peu inquiétante (Edward Scissorhands, Charlie et la Chocolaterie) et celui du macabre gothique et flamboyant (Batman, Sleepy Hollow, L’étrange Noël de Mr Jack).

Le premier tour de force de Tim Burton est d’avoir obtenu de la Warner, dans une période où tout se qui sort d’Hollywood est calibré et dûment prophylactique, la production quasiment sans cut d’une comédie musicale (1er exploit) über-macabre (2ème exploit), quasiment sans couleur à l’exception notable du rouge sang (3ème exploit, d’autant qu’il abonde, gicle, tournoye, geyserise, bouillonne et jaillit généreusement tout le long du film) et adoptant la philosophie de Thomas Hobbes comme point de fuite (4ème exploit, on en conviendra). Point d’échappatoire donc dans ce Londres victorien blafard et grouillant de grisaille, point de salut, point d’amour vainqueur ou de rédemption salvatrice, mais une corruption généralisée, universelle et anti-marxiste, puisqu’elle touche toutes les classes sociales, des plus frustres aux plus favorisées. Tout y est contamination.

Contamination d’un mal originel qui, comme les volutes cannibales des fours de la boulangerie de Mme Lovett, étendent sur la ville comme un parfum de puanteur: jalousie, injustice, luxure, viol, vanité, tromperie, mensonge, imposture (une grande performance de Sacha Baron Cohen en barbier italien de pacotille), inceste, vengeance, meurtres industrialisés, rapacité, cannibalisme et parricide… tel est le monde misanthrope de Tim Burton aujourd’hui, le tout emballé dans un cocon musical de première catégorie (très belle partition originale de Sondheim, créateur de la comédie musicale éponyme en 1979) et servi par un superbe trio d’acteurs (Deep en spectre nemesis, Bonham-Carter en poupée énamourée maléfique et Rickman d’une rigidité hypocrite toute victorienne).

En limitant sa palette au noir, rouge et gris et en poussant à l’extrême l’esthétique qui le caractérise, Burton livre ici peut-être (et assez paradoxalement) son film le plus personnel. Puisant son inspiration au coeur de l’expressionisme allemand (on pense : Murnau, Lang, Wiene, mais aussi Brecht et Weill), il transforme Johnny Deep en ambigu ange exterminateur qui entraîne dans son abhoration du genre humain (« They all deserve to die« ) une société toute entière où prédateurs et proies connaissent tous le même sort, une lente et industrielle digestion par le Leviathan victorien. Dans un univers où tout est corrompu, où les tourtes sont farcies de chair humaine, où l’échoppe du barbier devient Treblinka, où les mangeurs seront bientôt dévorés, rien d’autre n’existe que l’aura fatidique du destin et les contingences de la chaîne alimentaire.

C’est probablement en cela que réside le second tour de force: Sweeney Todd est peut-être le premier film véritablement adulte de Tim Burton. Adulte au sens où le cinéaste sublime ses passions macabres d’enfant prodige pour abandonner l’espoir d’une rédemption nostalgique. Si, dans Ed Wood, Edward Scissorhands ou Sleepy Hollow, le héros, même malheureux, avait quelque espoir de renouer avec le bonheur ou plus simplement de modestement y accéder, Tim Burton se garde bien de lui ménager ici une quelconque porte de sortie. Aucun des personnages, pas même l’enfant, ne sort indemne de cette valse funeste. Chacun voit ses espoirs brutalement anéantit dans un final apocalyptique qui ponctue magistralement la démonstration de Tim Burton, empruntant presque à cette occasion son programme à Louis-Ferdinand Céline : « c’est peut-être cela qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir » (in Voyage au bout de la nuit).

[Fondu au noir]

SweeNI COdd

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