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"There Will Be Blood": Méridien Rouge Pétrole

Beaucoup de choses auront été écrites sur l’œuvre incandescente que constitue le dernier film de Paul Thomas Anderson, sur la performance imagehors norme de Daniel Day-Lewis, qui pulvérise de son œil noir et  magnétique toute présence et attire, brûle, implose la pellicule de sa puissance d’interprétation, sur le travail analytique d’un nouveau cinéma américain post 9/11 qui ne cesse d’interroger la destination originelle de l’Amérique pour la violence. Peu aura été dit en revanche sur la parenté littéraire du scénario tiré du «Oil» d’Upton Sinclair et la minutie chirurgicale de la mise en son opérée par Jonny Greenwood de cette épopée brute et poisseuse comme un caillau de pétrole gras séchant au creux de la main dans le désert texan.

Les dix premières minutes sont parmi les plus remarquables qu’il m’ait été donné de voir ces dernières années. Sans une parole, s’inscrivant dans une démarche cinématographique pure, sans artifice, sans diversion possible de l’oeil terrible de la caméra, elles soulèvent la même poussière que Faulkner, Capote ou McCarthy et tracent en quelques mouvements la destinée d ‘un homme et d’une nation, échaffaudée sur une ambition dévorante, elle même nourrie au sein du crime originel de la conquête de l’Ouest. Le film d’Anderson interroge moins la part d’ombre de chacun d’entre nous que la part de crime latent enfoui à l’en croire en tout vrai américain.

Et Anderson de conter l’édifiante première partie du roman d’Upton Sinclair (« Oil » n’étant que le début d’une trilogie) à la manière d’un tragique grec, s’appuyant sur de grands travellings pour restituer la sauvagerie quotidienne de l’époque (dont un plan séquence circulaire mémorable digne du Welles de « La Dame de Shanghaï » lors de l’explosion du puit de pétrole) et sur une série de confrontations opposant au prospecteur Daniel Plainview (Day-Lewis) autant d’adversaires intérieurs et transis de haine et d’ambition: Eli Sunday, le jeune pasteur fanatisant, usant de son aura magnétique pour faire d’un protestantisme sectaire et supertitieux le levier de son ascension sociale parmi la masse plébéienne et incarnant une foi maladive, l’autre grande figure de la société américaine face au Dieu Dollar. Paul Dano se montre convaincant dans ce rôle en rupture, mi-ange, mi-démon, même si la puissance naturelle de Day-Lewis l’oblige à surjouer par moment, le poussant à la limite de son jeu et de sa maturité.

Mais l’ennemi véritable, celui que l’on ne peut tuer, c’est soi même, c’est son image, c ‘est son fils. Sinclair dans son roman faisait déjà du fils une création monstrueuse, désertée par la chance et l’amour imageet marchant avec une piété toute filiale dans les pas de ce père adoptif noir d’âme et de pétrole.  Adoptant l’enfant, l’oil man génère sa Thébaïbe: l’enfant, qui rassure lorsqu’il spolie les familles, qui caresse lorsqu’il mord, deviendra, suite à un accident, un poids mort, inutile, boule d’énergie noire, concentrant en lui toutes les amertumes, toutes les trahisons, tous les mensonges d’un monde frustre et grossier. Cette monstruosité en devenir, il tentera de la juguler, de l’amputer de son aigreur en l’envoyant en pension sur la côte, là où les manières sont moins rustres. Anderson magnifie ce combat intérieur dans une scène d’abandon cruelle et sans fard, où le faux père envoie son faux fils vers un refuge de pacotille. Tension permanente entre la brutalité des sentiments, de la vie et des choses et la tentation d’un autre avenir, hors du désert; combat ordinaire entre le vrai et le faux, le réel (la violence, la cruauté, la lutte primale pour survivre) et les apparences (l’argent, les manières, les contrats, les mots). Cormac McCarthy s’appuiera lui aussi sur cette dualité fondatrice du fait américain en opposant dans son roman-maître « Blood Meridian » la figure du Capitaine Glanton, brute ordonnante à celle du Juge, brute ordonnée.

Synthèse étonnante d’une civilisation américaine en devenir, débroussayant les hommes, concassant les ambitions dans une forge primitive d’où sortiront des self-made men éternellement soupçonneux, en marge du monde civilisé, se méfiant de toutes choses qu’on ne peut tuer. Devenu riche, le prospecteur ne saura comment d’adapter à ce crépuscule civilisationnel. En l’espace de 20 ans, il aura fait fortune mais aura également vu son rôle sur la scène sociale s’amenuir jusqu’à ne plus représenter qu’un mythe contemporain, vivant et déjà remisé sur les étagères de l ‘Histoire, figure anecdotique et séminale du destin américain. Reclus dans sa luxueuse demeure, entouré de meubles précieux et d’objets de bon goût, le pionner s’éteint, pris qu’il est dans la nasse du droit, des conglomérats, des nouvelles convenances quand bouillonne encore en lui une source chaude et puissante d’énergie vitale, dévorante, impérieuse, qui exige un tribut de sueur et de sang pour continuer à vivre… Et Plainview de réconcilier son âme et son persona en écrasant à coup de quille de bowling le crâne du plus tout jeune prêtre, nemesis essentielle et ordonnant à son domestique de débarrasser les restes de ce festin sanglant d’une sentence définitive: « I am done here ».

« There will be Blood » de Paul-Thomas Anderson (2008), avec Daniel Day-Lewis, Paul Dano, Dillon Freasier…

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