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Ex/Po! : Le tour du monde de Georges Rousse (Maison Européenne de la Photographie, Paris)

Au vu du retard accumulé dans ma rédaction culturelle hebdomadaire, je prends donc le taureau par les cornes et reprend ici 4 semaines plus tôt dans le compte-rendu de mes coups de coeur du printemps des expositions en Europe! Commençons donc par la chronique de mes régulières visites en la Maison Européenne de la Photographie, qui expose en ce moment les travaux de Georges Rousse et Valérie Belin, deux artistes aux orientations esthétiques très divergentes, mais qui, tous deux, obéissent sur un protocole photographique minutieux et à un sens certain de la mise en scène. Regards croisés sur le parcours de deux objectifs systématiques.

Georges Rousse, « Tour du Monde » : est tout à la fois photographe, peintre, sculpteur et architecte. Touche-à-tout et doux dingue, il a passé plus de trente ans à arpenter le monde image– de Casablanca au Blanc-Mesnil, en passant par l’Amérique et l’Inde – à la recherche de friches industrielles désaffectés, de réfectoires abandonnés, d’asiles poussiéreux, pour retrouver la vision gigantesque, métallique et décharnée des bases militaires de son enfance. Etrange mais séduisante Madeleine de Proust, pour ceux qui, comme moi, apprécient ces espaces en déserrance, désaffiliés, remplis des fantômes de leur passé productiviste et le ventre gonflé d’une vieille humanité. Peut-être ce goût vient-il de la vieille usine du bout de ma rue dont les murs survécurent plusieurs années à sa faillite et ancraient dans ma petite ville tranquille de grande banlieue parisienne comme un parfum de guerre froide… Georges Rousse, dans la lignée des maîtres du Land Art, aime à s’imprégner de l’ambiance particulière de ces lieux, de leur puissance plastique et historique pour y créer de spectaculaires anamorphoses qui ne peuvent être révélés que par l’oeil de l’objectif photographique. Oeuvre totale et millimétrée, l’architecture intérieure de Georges Rousse sépare les plans, transmute les espaces, fait dialoguer la profondeur de champs et la brutalité des matières et interroge perpétuellement le regard en glissant là, un mot, une idée, un verbe, ici, une explosion lumineuse disséquant la notion même de couleur. Rousse trompe l’oeil en peignant l’espace, jettant la couleur à même les murs et jouant de la perspective pour faire émerger des chimères optiques. Nul trucage, nul montage, nul recomposition numérique dans son approche, mais la combinaison unique de l’architecture, de la couleur et de la photographie pour donner naissance à ces espace imaginaires enchassés dans la banalité du réel (cf. démontage du cliché central ci-dessous).

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    (c) Georges Rousse, tous droits réservés

Intriguante au premier abord, l’approche déstructuraliste de Rousse fascine rapidement par sa force esthétique, son échange permanent entre le lieu et le regard, entre la couleur et la matière, la perspective et l’aplat de lumière. Générant une illusion d’optique saisissante, Georges Rousse tétanise le regard du spectateur, tel une Méduse contemporaine, le forçant à questionner son rapport à la réalité, et réinventant un libre-champs poétique, ce que , s’inscrivant dans l’héritage de la Rome antique, d’Alexander Pope et de Chateaubriand – excusez du peu) nomma dans son ouvrage de référence sur l’architecture contemporaine, le Genus Loci, c’est-à-dire l’esprit du lieu.

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Entomologiste de ces lieux abandonnés, Rousse leur apporte un regain de vie, comme un sursaut esthétique qui en fait les trames, les toiles et les cimaises d’une oeuvre éphémère et programmatique. Car c’est bien d’un véritable programme artistique dont Rousse se fait le dépositaire. Maître d’oeuvre préparant avec minutie ses interventions sur site, dessinant les formes et messages qu’il souhaite voir apparaître sur les espaces travaillés, il veille à ce que la qualité de sa méthode soit exécutée à la perfection par une véritable équipe d’assistants et de bénévoles qui participent à cette entreprise de déconstruction artistique. Les vidéos projetées au sous-sol sont de passionnants témoignages de cette approche artisanale et collaborative, qui tient autant du « happening » que du travail collectif de mémoire (cf. l’ancienne manufacture de tabac au coeur du Midwest américain).

Convocant l’histoire, le temps et l’espace dans son protocole artistique, Georges Rousse construit ses oeuvres éphémères dans la durée (plusieurs semaines étant parfois nécessaire à la mise en scène du lieu), redonnant un sens artisanal au temps, comme à l’heure des chantiers des cathédrales ramenées ici à des simples lieux prosaïques et profanes, loin des truquages numériques immédiats. Le cliché photographique, révélateur unique et final de l’oeuvre, témoigne aussi d’une certaine photographie classique, où le cliché réfléchit un lieu ayant réellement existé, mais transfiguré par le travail de l’artiste, et non une pure création chimérique élaborée dans la camera obscura de l’informatique.

Une oeuvre passionnante, superbement servie par l’espace de la Maison Européenne de la Photographie et parfaitement accompagné par consacré à l’ensemble du parcours artistique de l’artiste depuis 1981.

Valérie Belin, Photographies 1996-2006 : c’est à une autre approche photographique que nous convie Valérie Belin. Elle qui avait vu son travail largement présentée dans les revues spécialisées et imagequelques galeries de pointe comme , est ici consacrée par une première rétrospective construite autour d’une sélection d’oeuvres réalisées ces dix dernières années. Tout comme Rousse, Valérie Belin fonde son approche photographique sur une méthode rigoureuse et contraignante. Privilégiant les clichés monumentaux, en toute frontalité, sans artifices dans la pose, elle questionne le corps et le rapport au réel et à l’identité, et s’inscrit dans une génération photographique post-numérique (Barry Frydlender, exposé en ce moment à la Maison de la Culture Juive ou Desiree Dolron et sa séries Xteriors) qui s’approprie la technologie pour mieux mettre en avant ce qui reste d’humain ou d’inhumain dans l’individu, l’objet et la nature. Valérie Belin aime à tromper son monde sans toutefois tromper l’oeil: elle faire littéralement fondre les corps dans la matière et nous propose des images ultra-lisses (comme les fameux portraits de métisses entièrement remodelés par informatique ou les mannequins en plastique maquillés comme s’ils étaient vivants) et pourtant charnelles (têtes de femmes noires ou clichés quasi-abstraits de moteurs où la matière semble vivre en dehors de l’image). Valérie Belin joue habilement de l’artificialité de ses images, de cette profusion de détails pour identifier ce qui subsiste de naturel dans l’humain du XXIème siècle et sème la confusion dans nos esprits, quand le mannequin en plastique suscite plus d’émotion que la poupée métisse pourtant bien réelle…

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       (c) Valérie Belin. Tous droits réservés 

On peut regretter parfois que la trop pure beauté plastique des images, le trop minutieux travail sur la mise en lumière des modèles ou la trop grande somptuosité des arrangements (à l’instar de la série « Mariées marocaines ») perturbe la relation entre l’oeuvre et le spectateur, comme si un excès de laque venait figer, au-delà de l’artificialité recherchée, toute possible connection émotionnelle, aboutissant parfois à des impasses tant formelles qu’esthétiques (la série « Chips » de 2004, singeant avec une anémiante imagerie numérique les inspirations fifties du Pop Art qui semblent bien éteintes aujourd’hui).

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       (c) Valérie Belin. Tous droits réservés 

Un très bon cru de printemps à la MEP donc, qui donne envie de s’emparer de son reflex et de saisir à son tour sa propre vision de ces nouvelles identités en formation, qu’elles soient urbaines, individuelles, ou numériques…

Georges Rousse, « Tour d’un monde » et Valérie Belin, « Photographies 1996-2006 », du 9 avril au 8 juin 2008, Maison Européenne de la Photographie, 4 rue de Fourcy, Paris 75004, métro Saint Paul

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PS : Et toujours au sous-sol de la MEP, l’espace « SFR Jeunes Talents » qui met à l’honneur les jeunes espoirs de la photographie!

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