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Ex/Po! : « Babylone » (Musée du Louvre, Paris)

Cela faisait longtemps que je n’avais vu une exposition thématique aussi bien menée au Louvre, embrassant tant l’histoire (réelle et phantasmée) que la légende de son sujet d’étude.  L’exposition "Babylone" est une vraie réussite quant à la pertinence des thèmes choisis et la très grande qualité muséographique des (stèles, statues et statuettes, objets précieux, documents et textes, tablettes cunéiformes, papyrus et manuscrits). La scénographie, elle, prête plus facilement le flan à la critique, tant cette tendance à la pénombre et aux grands couloirs encombrés d’objets peu contextualisés fatigue l’esprit et le corps. Babylone : un nom qui convoque inlassablement des images puissantes, immémorielles, et tutoyant le mythe : la Tour de Babel, la ville impie détruite dans l’Apocalypse, la cité du Verbe et des « jardins suspendus » et la Babilim quatre fois millénaire des grands rois civilisateurs et pervers de l’Ancien Testament (Hammurabi, Nabuchodonosor, Sennachérib, Assurbanipal) dont la simple évocation inspire encore l’image d’une puissance raffinée et licencieuse.

Pour faire revivre la réalité et le mythe de cette cité légendaire, le Louvre s’est associé à deux autres références européennes en la matière : le Pergamon Museum de Berlin (qui possède la Porte d’Ishtar, morceau de muraille prélevé au début du XXe siècle) et le British Museum, of course. La mise en résonnance de leurs collections respectives permet de reconstituer la véritable Babylone et son rôle central pendant plus de deux millénaires dans la construction de la civilisation mésopotamienne et donc, par héritage et assimilation, de l’édification de la culture occidentale. L’exposition s’ouvre ainsi sur le célèbre Code d’Hammurabi du Louvre (XVIIIe siècle avant J.-C.), stèle de basalte noire qui fut pris comme modèle de législation pendant des siècles (et première mention de ce qui deviendra dans les textes bibliques la fameuse loi du Talion). Rédigé en écriture cunéiforme et promulgué par Hammurabi, ce testament législatif permit d’unifier un royaume immense s’étendant entre entre le Tigre et l’Euphrate et ayant pour coeur l’Irak actuel. Les monumentaux reliefs émaillés qui ornaient les allées et murailles de la ville sont quant à eux superbement conservées et témoignent de la somptuosité des aménagements urbains.

L’empire connut ensuite une éclipse politique mais resta un centre culturel important, ne serait-ce que par la diffusion de la langue babylonienne dans toute la région. Il renaît vers 600 avant notre ère, avec Nabuchodonosor II (605-562 av. J-C) roi conquérant jusqu’aux rives de la Méditerranée et destructeur de Jérusalem, dont la population sera déportée à Babylone. Cet exil longuement raconté dans la Bible sera à l’origine de la postérité "maléfique" de la ville et de son roi profanateur. La légende de la tour de Babel, symbole de l’orgueil humain, y prend aussi sa source. On voit d’ailleurs au Louvre la maquette d’une monumentale ziggurat, tour à étages du VIe siècle avant JC, « fondement du ciel et de la terre »,  qui inspira la légende de la Tour de Babel rappelé dans la Genèse et qui, contrairement à la vulgate biblique, servait bien plus "marchepied aux dieux descendant sur terre, plutôt que d’échelles destinées à les détrôner".

Puis l’Empire babylonien détruit, son héritage survécut et perdure encore aujourd’hui à travers la tranmission judéo-chrétienne (la partition de l’année en douze mois par exemple ou l’épopée littéraire de Gilgamesh, qui influença la Genèse ou son modèle législatif). Conquise par les Perses, le Macédonien  Alexandre le Grand (qui s’y éteignit), les Romains et enfin par les Arabes, Babylone parvint à survivre, se transforma et finit au fil des siècles par se fondre dans la poussière. Il ne restera à la fin de XIXème siècle qu’un petit village, Babil, point de départ des grandes fouilles archéologiques opérées par les Allemands entre 1899 et 1917 et qui conduisirent au remontage dans un musée berlinois de la porte d’Isthar.

Babylone / Babel / Babil : naissance d’un mythe

La seconde partie de l’exposition, et peut-être la plus intéressante, car quittant le monde de l’histoire pour le monde de la perception, évoque la Babylone phantasmée, honnie et fascinante. Dès l’Antiquité et plus encore au Moyen Age, l’imagination des hommes s’est emparée de la cité et d’abord en faire un repoussoir. En opposition à la Jérusalem céleste, augustine cité de Dieu , la tradition judéo-chrétienne en fait la "Grande Prostituée" de l’Apocalypse de Saint Jean, la ville pécheresse et cosmopolite, Urbs et Ubris, dont l’orgueil païen la conduira à la destruction par le feu et mènera l’humanité à sa deuxième Chute après l’expulsion d’Eden, celle de la perte du langage unique. Babylone est tour à tour assimilée par les protestants à la Rome pervertie au moment de la Réforme, et, plus tard, à la ville corrompue par la révolution industrielle et dénoncée tout à la fois par l’extrême droite et les factions communistes.  Delacroix (La Mort de Sardanapale, 1828), ou le prodigieux Nabuchodonosor ravalé, par William Blake (1795), au rang d’un animal féroce, en donnent une traduction dramatique et extrême, comme détachée de son propre mythe.

Mais Babylone est aussi une ville-projet, une utopie terrestre dont les "Jardins suspendus" qui inspirent autant les bâtisseurs du siècle des Lumières que Franck Lloyd Wright (il travailla, en 1957, à une extension de Bagdad, pour faire une "Babylone des temps modernes") ou le cadre d’une d’un opéra de Rossini (Nabucco). Ce n’est pourtant qu’à la Renaissance que le mythe de Babel prospère enfin, réhabilité par la refocalisation du monde sur l’Homme au détriment de Dieu. Voltaire y consacrera une tragédie (bien oubliée aujourd’hui) à une de ses reines mythiques, Sémiramis, et y voit la cité agnostique, qui a su rompre avec Dieu. Plusieurs dessins, textes, ouvrages témoignent des phases principales de la redécouverte de Babylone, depuis le XVIIe siècle jusqu’à aujourd’hui. Certaines œuvres exceptionnelles présentées au Louvre mettent en perspective ces perceptions, empruntées à des périodes diverses. Ainsi le célèbre tableau de Peter Bruegel l’Ancien évoquant la destruction d’une Tour de Babel, fourmilière grouillante de tous les peuples et lançant dans un ciel Renaissance les derniers feux d’une ambition prête à s’éteindre; ou encore les extraits du film de D.W. Griffith, Intolerance tourné en 1916 et offrant une reconstitution saisissante pour l’époque du luxe et du stupre babylonien.

On regrettera seulement que les organisateurs aient volontairement interrompu le récit de sa mythologie en 1917 à la fin des expéditions archéologiques allemandes. La postérité de la cité summérienne s’étend en effet bien au-delà et a vu ses mythes trouver une nouvelle modernité. "Babel" est le nom d’une collection littéraire chez Actes Sud, Borgès a fait de la Tour l’un de ses thèmes de prédilection et un cinéaste radical comme Alejandro González Iñárritu s’est servi de la métaphore de la confusion des langages comme toile de fond de son chef-d’oeuvre éponyme "Babel", où l’incommunicabilité trouve une dimension quasi-biblique, à travers le chaos des âmes perdues et des villes modernes.

***

"Babylone", Musée du Louvre, Hall Napoléon, du 14 mars au 2 juin 2008. Ouvert tous les jours, de 9 h à 18 h, sauf le mardi. Nocturnes jusqu’à 22 h les mercredi et vendredi. Nocturnes exceptionnelles jusqu’à 20 h le samedi.

DERNIERS JOURS : nocturnes supplémentaires du jeudi 22 mai au dimanche 1er juin, jusqu’à 22 h, sauf le jeudi 29 mai.

Nycolone

PS : cette exposition sera ensuite présentée au Pergamon Museum de Berlin, du 26 juin au 5 octobre 2007, puis à Londres, au British Museum, du 13 novembre 2008 au 15 mars 2009.

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