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Spek/Takl: Balanchine / Noureev / Forsythe (Opéra Bastille, 3 mai 2008)

A en croire Brigitte Lefèvre, la directrice du Ballet de l’Opéra de Paris, cette soirée réunissant trois image chorégraphes était censée retracer un « voyage dans l’histoire de la danse ». Si l’intention était intéressante, en souhaitant dresser un panorama de l’évolution de l’art chorégraphique depuis l’après-guerre, la situation de « Raymonda » chorégraphiée par Noureev, coincée entre les « Quatre Tempéraments » ascétiques de Balanchine et la furie cinétique « d’Artifact Suite » de Forsythe, tenait de l’anacoluthe pure et simple. Chronique d’une soirée chorégraphique brillante bien qu’inégale en l’Opéra Bastille.

Écrit en 1948 par un George Balanchine en quête de  pureté, « Les Quatre Tempéraments » forme une ascèse éblouissante et sensuelle, marquée par des mouvements puissants, tirant le meilleur de la partition de Paul Hindemith, elle-aussi toute en tensions et en ruptures. Saisissant dans l’espace les humeurs médiévales (mélancolique, sanguin, flegmatique, colérique),  la chorégraphie alterne duo et ensemble, travail sur pointe, en plié, variations des bras et joue des oppositions hommes / femmes en des figures géométriques saisissantes, qui avancent avec ce déhanché provocant, si caractéristique de Balanchine, le corps en avant et la tête et la taille portées haut.  Isabelle Ciaravola fait merveille dans le 3ème thème et Wilfried Romoli est impérial dans Flegmatique, pour l’une de ses dernières apparitions sur la scène de l’Opéra (sa dernière représentation ayant eu lieu le 6 mai), sa technicité, sa présence charnelle, virile et puissante, le plaçant tout en haut de la distribution, sans écraser pour autant ses compagnes.  Emilie Cozette quant à elle apporte dans Colérique une énergie noire sublimée par une technique que l’on avait déjà pu admirer dans le en duo avec le même Romoli. Parfaite traduction du verbe balanchinien, cette version des « Quatre Tempéraments » délivrée en toute épure sur un fond bleu austère rendait la tâche difficile les extraits de « Raymonda » à suivre, dansés en costume d’apparât…   

                  

En 1983, Rudolf Noureev, dans le sillage de Marius Petipa, chorégraphiait SA version de « Raymonda », ballet indistinct, oscillant entre académisme et orientalisme de bon aloi et dont la virtuosité technique imposée par le maître russe s’accordait parfaitement avec son tempérament flamboyant. Présenté ici sous formes d’extraits, qui en font un pot-pourri sans grande cohérence, les grands pas hongrois, variations déliées, pas de quatre et autres exploits acrobatiques mettent les danseurs à rude épreuve et constituent comme un abécédaire virtuose des figures de la chorégraphie classique, mais dont le projet chorégraphique en lui-même laisse perplexe, tant l’âme fait défaut à cette démonstration technique. En dépit d’une « Variation à la claque » inspirée interprétée par Delphine Moussin, d’une variation de Clémence déliée par la toujours impeccable Eleonora Abbagnato et d’un duo Bernard / Béranger envoyé avec brio et énergie par Bellem et Bodet, le reste du corps de ballet manquait de présence, à l’instar d’un Karl Paquette bien terne dans le rôle de Jean de Brienne ou d’imprécisions répétées dans les pas de trois ou quatre (pirouettes absentes ou désynchronisation sur le tempo ou le maintien de la ligne) qui n’incitent pas à tenter sa chance lors de la reprise en version intégrale de Raymonda fin 2008…

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Le clou du spectacle – que j’attendais avec grande impatience – était « Artifact Suite » de William Forsythe. Pièce séminale de la chorégraphie contemporaine (ayant largement influencé le travail de Wayne McGregor lors de la création de Genus l’automne dernier à l’Opéra Garnier), cette pièce est l’apogée du style Forsythe, fait de provocations visuelles (le rideau tombant en plein déroulé comme un couperet de guillotine sans interrompre la Partita de Bach) et d’un travail physique exceptionnel, où la plasticité des danseurs de l’Opera de Paris, tout comme dans McGregor, trouve là matière à s’exprimer sans limite. Alternant figures de groupe et duos prodigieux de puissance, Forsythe tisse une danse sur-contemporaine, plaçant le danseur au coeur d’une machine à déconstruire la danse, et l’ancrant dans une réalité presque industrielle, où un chef de troupe, tel un contrôleur aérien, aligne la troupe pour produire une cinétique saisissante, à mi-chemin entre signalétique humaine et langages des signes. Choc des corps et des esprits, vitesse des lignes et des transversales, cette première partie est une démonstration visuelle d’une rare intensité, rappelant l’action painting de Jackson Pollock par son intuition bouillonnante. Dans la seconde partie, le piano de Margot Kazimirska, sur une partition inquiétante d’Eva Crossman-Hecht, accompagne deux couples décomposant les codes du ballet classique et réinterprètent l’austère et sensuelle leçon balanchinienne. Magnifiée par la virtuosité et la plasticité des couples au travail (Delphine Moussin/Karl Paquette, Myriam Ould Braham/Christophe Duquenne), cette deuxième partie touche au sublime et s’achève par un assemblage spectaculaire réunissant la troupe entière en un final-écho synthétisant toute la puissance intellectuelle de la danse selon Forsythe.

« Balanchine / Noureev / Forsythe », Opéra Bastille, Paris, du 4 avril au 9 mai 2008. Orchestre de l’Opéra National de Paris, direction : Vello Pähn. Avec les étoiles, les premiers danseurs et le corps de Ballet de l’Opéra national de Paris.

– Les Quatre Tempéraments (1948). Chorégraphie : Georges Balanchine. Musique : Paul Hindemith,
– Raymonda – extraits (1983). Chorégraphie : Rudolf Noureev d’après Marius Petipa. Musique : Alexandre Glazounov.
– Artifact Suite (2005). Chorégraphie, scénographie, costumes et lumières : William Forsythe. Musiques : Johann Sebastian Bach (1685-1750) Partita pour violon solo n°2 en ré mineur Chaconne BWV1004 et Eva Crossman-Hecht : Artifact Suite

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