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« Valse avec Bachir » : in memoriam memoriae

Comment raconter un massacre? Et plus qu’un massacre, l’impact brutal et définitif sur la mémoire? René Backman, ex-grand reporter et spécialiste du Moyen-Orient osait dire son malaise face au recours à la technique de l’animation pour rendre compte de ce que fut l’expérience de soldats israéliens plongés au sortir de l’adolescence, encore pleins de frustrations, de vitalité et de frayeurs enfantines, dans une guerre sans propos, riches de massacres et mère de tous les cauchemars quotidiens de Cisjordanie, de Tel-Aviv ou d’ailleurs… Comment alors user de l’animation pour raconter les massacres de Sabra et Chatila?

Certes, le cinéma d’animation a depuis longtemps quitté le cercle des enfantillages pour s’imposer dans tous les registres: "Le Tombeau des Lucioles", "Jin Roh", "Princesse Mononoke", "Perfect Blue", "Persépolis", "A Scanner Darkly" ne sont que quelques unes des oeuvres d’animation qui ont dépasser leur forme pour questionner l’humain au plus près. Pourtant, toutes ces oeuvres, aussi noires, aussi réalistes soient-elles, étaient oeuvres de fiction ou propos auto-biographique dans le cas de Marjane Satrapi: aucune n’avait véritablement abordé le genre du documentaire d’investigation avec la rigueur et la densité proposées par Ari Folman dans "Valse avec Bachir". Et derrière l’audace formelle, la somptuosité terrible de cette réalisation épurée, jouant des aplats de couleur, des contre-jours et de contrastes forcés pour faire surgir les personnages d’un contour de crayon (reprenant en cela les techniques mixtes de cut-out et de cell-shading expérimentées dans le jeu vidéo), les inscrivant comme étrangers à eux-mêmes dans un décor de guerre engorgé de soleil, de vergers et de mer.

"Valse avec Bachir" a toujours été un documentaire d’animation. L’idée du film me travaillait depuis plusieurs années mais le tourner en images "réelles" ne me convenait pas. Qu’est-ce que cela aurait donné? Un quarantenaire interviewé sur fond noir, racontant des histoires vieilles de 25 ans, sans aucune image d’archives pour illustrer son propos?" explique Ari Folman.

Seule l’animation pouvait donner vie à ce travail vivant de mémoire, le réalisateur partant à la recherche de son propre passé de jeune militaire, investigant les absences de mémoire qui le conduisirent à oublier tout ce qui le rattachait à ces événements. Travail psychanalytique et devoir de mémoire ne pouvaient être retranscrits qu’à travers un médium libéré du poids des images et d’une histoire figée dans la vérité crue et pétrifiante des archives. Grâce à l’exceptionnelle plasticité de l’animation, Ari Folman peut s’affranchir de la pesante réalité et cerner au plus près ce que fut la guerre du Liban pour cette nouvelle génération sacrifiée: affirmation virile de soi, désir de vengeance, de mort, de sexe, désir d’un nouveau départ, comme un voyage exotique et dangereux, … l’onirisme auquel Folman a recours libère sa parole, libère son regard et sa mémoire mais conserve toujours ce rapport direct et terrifiant à la réalité de la guerre: la peur, l’effroi, l’absence d’héroïsme, l’absence de souvenirs car ne pas voir, c’est ne pas savoir. Et la question de la culpabilité, lancinante, terrible au regard de l’histoire d’Israël, imprègne tous les témoignages recueillis par Folman et rouvre, à vif, l’interrogation fondamentale : Sait-on lorsqu’on a vu? Etre témoin, est-ce être coupable?

        

Mêlant intelligemment séquences rêvées, reconstitutions et entretiens avec les compagnons de l’époque, Folman suit un protocole psychanalytique précis inspiré autant du "Maus" de Spiegelman (pour l’importance donnée à la parole, au dire, au définir) que de l’"Apocalypse Now" de Coppola (pour la subjectivité de la narration et l’imbrication de la petite musique du quotidien – les tubes radio de l’époque – avec la dramaturgie spectaculaire de la guerre – les ballets d’hélicoptères) et finit par forcer la porte blindée de sa mémoire, venant à bout d’un surmoi traumatique constitué pour pouvoir affronter non l’horreur elle-même (Folman n’aura jamais été qu’un témoin des massacres perpétrés par les phalangistes chrétiens libanais sur la population réfugiée palestinienne) mais les conséquences de l’horreur. La séquence onirique pivot du film – la sortie de l’eau des soldats israéliens, comme une nouvelle naissance, et leur confrontation face au défilé des veuves palestiniennes, avançant tel un choeur grec de pleureuses, atteint un niveau émotionnel rarement ressenti au cinéma et, derrière sa pure beauté plastique, touche à l’universel.

(…) "L’odeur était insoutenable. Les hurlements et les gémissements des femmes hagardes qui erraient dans le camp, à la recherche de leurs maris ou de leurs fils introuvables, leurs regards figés par l’horreur nous accompagnaient partout, comme pour nous faire comprendre que nous arrivions bien tard… Des groupes se formaient autour de nous, des voix pleines de colère ou de chagrin voulaient nous dire l’horreur de ce qui s’était passé et les récits se mêlaient aux cris et aux sanglots au point de devenir inaudibles." (René Backman, relatant son entrée dans les camps de Sabra et Chatila, deux jours après les faits).

Les derniers plans, quittant l’animation pour faire surgir, obscènes, les images vidéo d’époque, filmés caméra à l’épaule, brutes, directes, sans fard, montrant la mort, le sang, les visages gonflés d’horreur, les cris, les pleurs, les hurlements, et, par-delà la douleur des survivantes, l’indicible et absurde vanité d’un conflit inutile.      

 «Valse avec Bachir» (2008), réalisé par Ari Folman

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Une Réponse to “« Valse avec Bachir » : in memoriam memoriae”

  1. Le film le plus émouvant avec "sous les bombes" que j\’aie pu voir ces derniers mois.
     


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