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Ex/Po! : « Annie Leibovitz, A Photographer’s Life, 1990-2005 » et « Sophie Elbaz, L’Envers de Soi » (Maison Européenne de la Photographie, Paris)

Il m’aura fallu près de deux mois pour écrire ce commentaire sur la rétrospective des oeuvres d’Annie Leibovitz et de Sophie Elbaz présentées par la Maison Européenne de la Photographie… Certes, la trêve estivale y est pour   beaucoup 🙂 mais ce délai correspond aussi à la nécessaire prise de recul qui m’aura été nécessaire pour véritablement évaluer la qualité artistique intrinsèque de ces expositions.

Annie Leibovitz donc, photographe des célébrités (peut-on d’ailleurs prétendre à être véritablement connu si l’on n’a été photographié par Leibovitz et/ou Avedon ?), est aussi une photographe publicitaire très prisée (cf. ses clichés pour Bottega Veneta, American Express, …). A travers les quelques deux cent tirages présentées par la MEP, la qualité plastique et iconographique de son travail est largement mise en valeur. Portraitiste de talent, Leibovitz capte les intentions, les égos, les ambitions renfrognées : le cabinet Bush, les généraux Colin Powell ou Norman Schwarkopf, Daniel Day-Lewis ou les White Stripes… autant de clichés qui saisissent sur l’instant une personnalité en soi. Le fil chronologique de la rétrospective permet de saisir la diversité du style Leibovitz (même si les clichés des années 70, ceux des Rolling Stones, de Patti Smith ou de Lennon ne sont pas repris ici) : des portraits aux mises en scène sophistiquées, jouant des oppositions de poses et de couleurs (Scarlett Johansson, Nicole Kidman, Leonardo di Caprio) aux portraits officiels (dont celui, saisissant de la Reine Elisabeth II), en passant par les clichés familiaux, Annie Leibovitz tourne autour de ses sujets pour saisir l’angle qui révélera le mieux ce que son modèle veut délibérément renvoyer… Miroir narcissique, Leibovitz n’échappe d’ailleurs pas à la règle dans ses rares autoportraits : faussement improvisés, ils dévoilent une artiste consciente d’elle-même devant et derrière la caméra et toujours présente dans l’image qu’elle réalise.

           

Je reste en revanche plus dubitatif sur les photographies personnelles de l’artiste, qui parsèment la rétrospective et la rythme, comme une chronique parallèle, Leibovitz insistant d’ailleurs sur le fait que ces clichés intimes "font partie de [sa] vie, au même titre que les oeuvres de commande". Si l’esthétisme et le sens du cadrage demeurent évidents,  l’approche d’Annie Leibovitz s’accomode difficilement de ce travail sur l’intime: si elle excelle dans le portrait de stars, par sa capacité à mettre en relief ou en sourdine ce qui est de "trop" dans leur personnalité, elle peine souvent à dépasser l’anecdotique dans ses clichés personnels, et il faut souvent des circonstances exceptionnelles (et généralement empreintes de gravité – la mort de son père, la maladie de Susan Sontag, sa compagne et auteur de "Sur la photographie", essai remarquable sur le fait photographique, à ranger tout à côté de "La Chambre Claire" de Roland Barthes) pour que quelques uns de ses clichés trouvent une consistance, une existence (au sens heideggerien du terme) au regard du spectateur.

            

Ses quelques tentatives de photo-reportage (au lendemain du 11 septembre ou lors de la guerre en ex-Yougoslavie) sont à mon sens d’ailleurs faillibles et parfois même dérangeants dans cette intention Upper East Side d’esthétisme chic mais engagé qui émerge de certains clichés (notamment celui, célèbre, de la bicyclette d’un jeune garçon tué par un obus serbe devant ses yeux, dont la perfection graphique peut passer comme un "viol" de cette histoire intime par un trop d’esthétisme. Et, à l’instar des stars qu’elle immortalise avec talent, c’est peut-être à son tour de ce "trop" de photographie, de ce trop d’intention et de volonté de contrôler sa propre image, d’influer sur le regard de l’autre, que l’art d’Annie Leibovitz trouve sa grande limite. La sincérité n’y est jamais complètement véritable, ni chez le modèle, ni chez le photographe, chacun pensant parallèlement à construire sa propre légende dans le regard de l’autre.

***

En opposition, le travail photographique de terrain de Sophie Elbaz tranche avec l’approche somme toute maniérée dont Leibovitz conçoit son art. Photoreporter pendant 10 ans pour les agences Reuter et Sygma, Sophie Elbaz a parcouru la planète, son reflex Nikon à la main pour saisir les frontières, les zones d’abandon, les zones de transformation. De sa série "Contre Toute Attente", elle livre une vision brute, désenchantée de la non-vie des réfugiés bosniaques dans des camps de fortune. La comparaison avec les clichés de Leibovitz sur un sujet similaire est brutale : clichés saisis au plus près de l’homme, sans fard, Sophie Elbaz impose un regard direct, objectif où le photographe s’efface derrière son sujet et s’en empare avec un sens politique évident. En 1995, elle quitte Sygma et entreprend un travail quasi-psychanalytique de recherches de ses origines (elle est métisse et parcourue par des racines africaines et séfarades) et découvre en Cuba un terrain d’exploration photographique et initiatique. Sa série somptueuse sur le Garcia Lorca, l’Opéra de la Havane, réalisée dans un noir et blanc granuleux, épais et sensuel, magnifie la dignité d’un monde artistique cubain survivant par-delà les restrictions et les contraintes. Elle réalisera par la suite une autre série cubaine, Aleyo, saturée de couleurs et explorant les champs du le Sacré, du Corps et du Politique et in fine, explorant son rapport à son propre métissage, à sa propre quête personnelle. Aventure littéraire autant que photographique, Sophie Elbaz dévoile une personnalité artistique hors norme, où introspection et extraversion dialoguent constamment à l’image de ces dyptiques empreints de spiritualité, opposant le monde du mort et du vivant, de l’animal et du végétal, l’Homme et les Choses, en voie de réconciliation, comme Sophie Elbaz semble renouer avec ses racines et une certaine paix intérieure.

          

La vraie photographe de cette saison de la Maison Européenne de la Photographie n’est peut-être pas là où on l’attendait… 

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"Annie Leibovitz, A Photographer’s Life, 1990-2005" et "Sophie Elbaz, L’Envers de Soi", du 18 juin au 14 septembre 2008, Maison Européenne de la Photographie, 5/7 rue de Fourcy, 75004 Paris

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