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Into the Wild #4: Hail to Montana ! (Etat du Montana, Etats-Unis)

Une évidence s’impose : peu importe la destination pourvu qu’on ait l’ivresse du voyage. Sillonner les routes de l’Ouest américain est en cela une leçon perpétuellement répétée. Et plus particulièrement s’il vous prend l’envie de traverser le Montana. Etat démesuré (plus de 350,000 km²) et dépeuplé (moins d’un million d’habitants), le Montana apparaît comme la plus pure incarnation spatiale du vide américain: montagnes écrasantes, plaines infinies, épuisant jusqu’au regard tant la ligne d’horizon semble ne jamais devoir être atteinte, routes rectilignes, comme tracées à la règle par un démiurge pressé, ciel sans limite, laissant voir jusqu’à la rondeur de la Terre… Etat-monde primitif, vernaculaire, comme rescapé des légendes originelles et posé là, grand ouvert au voyageur désireux de voir au-delà du mythe et percevoir, au détour d’une ferme rapiécée, d’un general store trônant seul au milieu d’un village-rue isolé ou d’église méthodiste au gazon millimétré, le visage premier des Etats-Unis.

– The road is the end. Peu de villes, peu de routes : le Montana est une masse brute, sauvage, désolée, où ceux qui vivent là règlent à coup sûr leurs comptes avec la civilisation; où la géographie  reste dictée par la Nature et les pesanteurs de l’histoire. Ainsi, la Bozeman Trail, l’une des pistes de migration les plus importantes au milieu du XIXème siècle pour les colons s’en allant conquérir l’Ouest sur les traces de Lewis et Clarke, impose toujours son empreinte, décidant de l’emplacement des villes – les anciens Forts construits par l’armée pour protéger les colons durant leur périple – et de la disposition des routes (les grands axes épousant encore aujourd’hui le fantôme de la première piste), comme si le geste initial de la conquête du territoire devait être rejoué à jamais et la vie quotidienne accepter de se nicher dans les frusques étroites des pionniers.

L’Histoire, sinon la Légende, devait, dès l’origine de la colonisation, hanter les siècles à venir et marquer l’espace de son empreinte initiatique. La traversée de ces surfaces infinies font toucher du doigt, plus sûrement encore que les sanguinaires plaines désertiques du Sud, la nature profonde de l’espace américain et le rapport mythologique entretenu entre cet espace écrasant, taillé pour des géants et la place de l’Homme dans ce milieu hostile, ne serait-ce que par sa démesure, ramenant l’individu à sa plus grande fragilité mais aussi à sa plus grande ubris. Laboratoire de solitude et d’ambitions extrêmes, le Montana permet de prendre la mesure du peuple américain, des pionniers et de leurs héritiers qui décidèrent d’affronter l’espace plutôt que de le fuir et d’en faire leur "home sweet home" et agit ainsi comme un lent révélateur photographique, dévoilant, passe après passe, le coeur de cette Americana, âpre, violente, solidaire et toujours "bigger than life".

– Glacier National Park ou la Wilderness préservée?. Grandiose et intime à la fois, le parc national de Glacier s’étend de par et d’autre de la frontière américano-canadienne, constituant avec le parc de Waterton (dans sa partie canadienne) un ensemble naturel exceptionnel et majoritairement préservé de l’utilitarisme logistique et profitable dont les parcs les plus fréquentés (eg. Grand Canyon, Yellowstone ou Yosemite) sont les premières victimes. Alexis de Tocqueville, dans "De la Démocratie en Amérique" (vol.2) écrivait déjà à ce propos : "Les Américains ne sont arrivés que d’hier sur le sol qu’ils habitent, et ils y ont déjà bouleversé tout l’ordre de la nature à leur profit." Si Glacier est aménagé pour accueillir les visiteurs (et affiche un visage moins "sauvage" que le parc national de North Cascades dans l’Etat du Washington), on n’y trouvera que très rarement les excès d’un tourisme effréné où la recherche d’une accessibilité totale aux "scenic viewpoints" dénature souvent le propos initial du parc, à savoir la préservation de l’état de Nature (à mon sens, traduction la plus juste du terme américain "Wilderness"). Une route unique (Going To the Sun Road, baptisée de son nom indien) traverse le parc. Point ici de carrefour, de files d’attentes, d’aménagements somptuaires pour un Nature transformée en gigantesque parc d’attraction où des foules avides font la queue pour admirer quelques instants, au pied d’un parking saturé la vue ou le phénomène naturel qu’il conviendra de sagement photographier avant de remonter dans son véhicule et de courir, à la queue-leu-leu, vers la prochaine attraction, en attendant l’indispensable étape dans un fast food déguisée en auberge de montagne…

Glacier National Park ne fut que tardivement classé comme tel (en 1931, soit près de 60 ans après la création de Yellowstone). Cette reconnaissance tardive, ainsi que son relatif isolement géographique, sont probablement à l’origine de sa préservation. Navettes écologiques permettant de relier les points de départ des différents sentiers de randonnées sans recourir à la voiture, habitats soucieux de leur empreinte carbone, visiteurs passionnés de nature et de montagne, … : un ensemble de facteurs qui font de sa découverte un plaisir renouvelé. Le caractère moins spectaculaire du parc contribue sans doute également à limiter son attractivité auprès des randonneurs du dimanche et de la population purement familiale. Glacier National Park est un espace qui s’apprivoise (les disparitions tragiques n’y sont malheureusement pas rares), dont il faut prendre la mesure et qui exige un respect constant de la part de son visiteur, sans quoi ses merveilles – tant dans ses paysages, sa flore ou sa faune, rencontre impromptue avec des daims à l’appui – se masqueront aux regards pressés et productifs. Le temps, donc la patience, y reprennent leurs droits.

Pour une plongée dans le véritable coeur de Glacier NP, préférez la zone de Many Glaciers, qui demeure peu visitée (car moins directe d’accès) et qui offre aux amateurs de Nature de somptueux sentiers de randonnées.

– Little Big Horn Battlefield National Monument ou l’impossible reconnaissance du génocide indien. Il existe aux Etats-Unis une science particulière et proprement américaine, une discipline qui suscite la fiévreuse publication de plus de mille ouvrages chaque année et qui génère encore aujourd’hui, plus d’un siècle après la disparition de son sujet d’étude tant d’arguties et de querelles dans tous les cénacles (historiques, politiques, philosophiques, moraux,…) qu’il fallût lui donner un nom : la "custerology". Inspirée par le culte posthume voué par l’armée américaine et bientôt, toute une Nation toujours prompte à honorer un "true American hero", la "custerology" (néologisme tiré du titre éponyme du livre de Michael Elliott consacré à l’héritage réel de la bataille de Little Big Horn pour les Native Americans) est une discipline obscure pour le voyageur européen, tant l’icônisation du capitaine de cavalerie George Amstrong Custer, opportunement élevé au rang de général pendant la guerre de Sécession puis rétrogradé la guerre civile terminée, apparaît hors de propos une fois mesurée à l’aune des faits historiques. Militaire de carrière impulsif, comme  les Etats-Unis de la deuxième moitié du XIXème s. en produisirent tant (rappelant en celà la France de la fin du XVIIIème s.), dévoré par une impatiente ambition et avide de gloire rapide, Custer fut avant tout l’un des nombreux instruments dont le gouvernement fédéral usa pour imposer son autorité aux Confédérés (notamment pendant les batailles de Bull Run et Gettysburg) puis pour étendre l’emprise américaine sur les territoires encore vierges de l’Ouest pendant les guerres indiennes. Héros médiocre, humain, trop humain dans sa volonté toujours renouvelée de construire de son vivant sa propre icône, Custer avait déjà bien anticipé le rôle de la presse et de l’opinion publique, et, façonnant sa propre légende – uniforme bigarré, crinière blonde et abondantes moustaches soigneusement taillées – relatait lui-même ses exploits dans un journal de campagne dont il publia de larges extraits de son vivant, quand il n’invitait pas lui-même les correspondants de presse à le suivre lors de ses campagnes indiennes…

Sa mort lors de la Bataille de Little Big Horn, où, aveuglé par sa propre ubris et espérant saisir la gloire à même le massacre des populations indiennes, il mena délibérément la charge avec 262 soldats contre un rassemblement exceptionnel de plus de 2,000 guerriers indiens Sioux, Cheyenne et Arapaho commandés par Sitting Bull et Crazy Horse, acheva de le faire rentrer dans la légende américaine, symbole d’une Amérique défaite lors d’une bataille mais finalement victorieuse des peuples indiens et incarnation de ce tempérament américain si notable, mélange d’opiniatreté, de culte de la réussite et de foi irrémédiable en l’exceptionnalité de son destin propre et collectif.

La défaite de Custer dans la vallée de Little Big Horn en Juin 1876 (l’ensemble de ces hommes périssant dans la bataille) fut aussi une victoire indienne. A l’aune de l’Histoire, Little Big Horn demeure dans l’inconscient collectif comme l’epitomé de la révolte indienne contre la colonisation et le génocide silencieux organisé par l’armée et les colons, sous couvert de progrès de la conquête, donc de la Nation américaine, donc de la civilisation, quand en réalité les propos réels furent souvent bien plus prosaïques (la révolte des Sioux étant notamment née de la violation manifeste de leurs réserves issues des traités de Fort Laramie de 1851 et 1868, suite à la découverte de gisements de métaux précieux sur leurs territoires sacrés et à l’affluence de chercheurs d’or n’ayant cure de protéger le mode de vie des Indiens). Pourtant, cette éphémère victoire – marquant en réalité le début de la "normalisation" à marche forcée des populations indiennes (l’armée pouvant désormais librement "venger" Custer), normalisation qui trouvera son terme tragique en 1890 à Wounded Knee – sera pendant plus de 130 années oblitérée par les livres d’histoire, ceux-ci préférant se rappeler du lieu de la bataille comme le Custer Battlefield National Monument, octroyant aux Indiens le simple rôle de figurants dans une tragédie héroïque visant à construire le mythe américain du Custer’s Last Stand. Ce n’est qu’en 1991, avec l’administration Bush I, que le champ de bataille prendra le nom de Little Big Horn National Monument et qu’à côtés des tombes et du cimetière à la gloire des soldats américains (plus de la moitié étant en réalité fraîchement immigrés d’Europe) surgiront les stèles honorant la mémoire des 100 à 200 guerriers indiens tombés dans les collines du sud du Montana et qu’un mémorial verra le jour pour rétablir une réalité historique longtemps occultée.

Cette reconnaissance tardive comparée à la prompte exploitation par l’armée puis les média américains de la défaite de Little Big Horn (un mémorial étant édifié moins de quatre ans après la bataille par la cavalerie) témoigne amplement de la mémorisation partielle dont l’historiographie américaine fut longtemps largement tributaire. Tout comme Michelet n’écrivait pas l’Ancien Régime ou la République réels, mais leur nature fantasmée, proprement politique, à des fins d’édification du fait national français, l’Amérique fit émerger des cendres de Little Big Horn un héros américain propre à inspirer les esprits et à faire revivre au quotidien le mythe de la conquête. Ainsi, dès la fin du XIXème s., les Etats-Unis cultivaient les germes du tel que décrit par Joseph Nye (cette capacité d’influence culturelle, liée à la capacité de générer continuellement la résurgence des vertus fondatrices de l’Amérique) et cette culture du désastre, dont Noam Chomsky dira, non sans exagération, qu’elle constitue en réalité le véritable ferment idéologique américain et que l’avenir ne peut être meilleur que s’il peut être mesuré à l’aune de catastrophes cardinales (le cyclone Katrina, les attentats du 11 septembre, les assassinats politiques des années 60, la guerre du Vietnam, …)… Et Little Big Horn d’échapper ainsi au fait historique pour devenir fait médiatique, et finalement pur medium vidé de toute substance sinon de sa pure qualité de signe totémique.

Une fois encore visionnaire d’une terrible lucidité, Alexis de Tocqueville, dans les chapitres finaux de "La Démocratie en Amérique" écrira un réquisitoire sans appel contre le génocide indien et pourtant résigné, tant son analyse du fait américain, ne lui laissait déjà entrevoir qu’une seule et funeste issue pour les peuples nomades qui parcourent pendant des siècles les plaines que la Grand Esprit avait bien voulu leur confier en héritage :

"Les Etats-Unis sont parvenus à exterminer la race indienne sans violer un seul principe de morale aux yeux du monde. […] Il est impossible de douter qu’avant cent ans il ne restera pas dans l’Amérique du Nord, non pas une seule nation, mais un seul homme appartenant à la plus remarquable des races indienne", et prenant la voix du colonisateur, termine d’un trait acéré:

« Ce monde-ci nous appartient, se disent les Américains tous les jours ; la race indienne est appelée à une destruction finale qu’on ne peut empêcher et qu’il n’est pas à désirer de retarder. Le ciel ne les a pas faits pour se civiliser, il faut qu’ils meurent.[…] Je ne ferai rien contre eux, je me bornerai à leur fournir tout ce qui doit précipiter leur perte. Avec le temps j’aurai leurs terres et je serai innocent de leur mort. Satisfait de son raisonnement, l’Américain s’en va dans le temple où il entend un ministre de l’Évangile répéter chaque jour que tous les hommes sont frères et que l’Être éternel qui les a tous faits sur le même modèle leur a donné à tous le devoir de se secourir » (Voyage en Amérique, V, 1, p. 225).

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