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Ex/Po! – Frida Kahlo / The Art of Lee Miller : Deux Femmes dans leur Art (SF MOMA, San Francisco, Etats-Unis)

Programmation toute féminine au SF MOMA, dont les spectaculaires espaces signés Mario Botta bruissent d’un public magnétisé par la passion Frida Kahlo et surpris par la vie "bigger than life" de Lee Miller. Revue comparée et critique de deux artistes dont l’art et la vie n’ont toujours formé qu’une seule et unique source d’énergie primitive  allant puiser à l’instinct l’origine de toute inspiration.

Célébrée par André Breton comme une surréaliste quand elle ne prétendait à rien d’autre que peindre sa propre réalité, Frida Kahlo (1907 – 1954) est devenue artiste pour prendre une revanche définitive et continuelle sur la vie. Victime à 17 ans d’un accident qui la condamnera à revivre à l’infini le cauchemar des opérations chirurgicales, Frida l’adolescente dut oublier sa vocation de médecin et trouva dans le dessin comme un échappatoire silencieux et pourtant solaire pour dire son âme, se refusant à tout compromis pour ne laisser voir qu’un Soi cathartique, dénudé, sans fard. Prenant comme principal objet de son art sa propre représentation, Frida Kahlo fit de son oeuvre un palimpseste primitif et non censuré de son flux de conscience interne, ce "stream of consciousness" si cher aux écrivains des années folles (V. Woolfe, J. Joyce, W. Faulkner, H. Hesse, …), mettant ainsi à nu devant tous ses états d’âme, ses emportements et ses peurs, ses douleurs extatiques et une forme de cruauté presque animale, où le goût de la vengeance se travestit souvent sous les apparats de la "mexicanidad".

Les oeuvres rassemblées jusqu’au 28 septembre à San Francisco, ville d’adoption de l’artiste dans laquelle elle enfanta ses premiers autoportraits, retracent le chemin d’amour et de souffrance emprunté par Frida Kalho, de la passion incandescente avec Diego Rivera, Minotaure égocentrique, aux années de calvaire, prisonnière du sarcophage de son corps brisé. Art expiatoire (Kahlo comparant certaines de ses toiles comme "The Broken Column" (1944) à l’expression picturale de sa "punition divine") où Frida se représente tour à tour en sainte ou en martyr, l’oeuvre de Frida Kahlo s’avance démasquée et photographie sans détour les tourments d’une femme moderne : mort et maternité ("Henry Ford Hospital", 1932), meurtre et jalousie et ("A Few Small Nips", 1935), sexualité et solitude (The Love Embrace of The Universe, 1949)…

Partagée entre sa passion de la vie et son irrésistible désir de mort, Frida Kahlo n’aura de cesse de réconcilier ses deux moitiés, séparées tant par la maladie, omniprésente, que par le mariage impossible avec Diego. "The Two Fridas" (1939) constitue sans doute le véritable chef d’oeuvre de l’artiste, dépassant la simple narration de ses maux pour toucher à l’universel et décrire d’une toile la condition d’épouse, désirée puis rejeté, dépassant ainsi le rôle de simple muse ou faire-valoir que Diego Rivera lui aurait volontiers confié. C’est cette modernité quasi politique que Salma Hayek saura retranscrire en 2002 dans son interprétation flamboyante du personnage de Frida dans le beau film éponyme, quoique inégal, de Julia Taymor.

C’est donc moins l’oeuvre picturale en soi qui marquera l’esprit au sortir de cette exposition que la farouche indépendance, l’inébranlable volonté d’émancipation d’une femme devenue artiste pour échapper à la maladie, à l’amour et à la mort.

***

Tout comme Frida Kahlo, Lee Miller ne se contenta pas d’être spectatrice de sa propre vie, mais fit le choix de la mettre en scène. Modèle puis égérie de la mode des années 20, Lee Miller travailla avec les plus grands photographes de l’époque (Steichen, Genthe, Man Ray) et imposa sa silhouette comme l’incarnation de la nouvelle femme américaine, élancée, moderne, sculpturale et pourtant déjà "skinny". Rapidement, elle passa de l’autre côté de la caméra et accompagne Man Ray dans ses expérimentations photographiques des années 30 et sa redécouverte des vieux procédés comme la solarisation. Devenu photographe, Lee Miller mènera de front son travail de commande en studio et une vie mondaine au coeur du monde artistique de l’avanat-guerre (comme sur ce cliché intitulé "Picnic" immortalisant un bel après-midi insouciant de 1937 avec Picasso, Man Ray, Eluard et Nusch), tout en développant une approche personnelle de l’art photographique, souvent teinté de surréalisme de bon aloi. Pourtant, dans ces clichés, il est difficile d’isoler une oeuvre profondément marquante, en dehors des autoportraits, comme si Lee Miller ne trouvait sa personnalité artistique véritable qu’en se mettant elle-même en scène et en transformant son visage en objet photographique.

Il faudra attendre la fin de la deuxième Guerre Mondiale pour que Lee Miller, devenue la première femme reporter de guerre, livre ses clichés les plus forts et les plus personnels. Réalisant l’un des premiers reportages sur les camps de concentration (notamment sur Dachau) et interrogeant la vie quotidienne des Allemands qui vivaient paisiblement dans les alentours, elle fait oeuvre de témoignage historique et politique et contribuera largement à faire connaître la réalité cauchemardesque du régime nazi à l’Amérique.

"The Art of Lee Miller", ce fût d’abord, tout comme pour Frida Kahlo, cette formidable existence romanesque, ce sens délibéré du destin qui en fait un personnage exceptionnel et dont la dimension romanesque ne doit pas occulter la modernité de son engagement artistique et politique, montrant au monde qu’une très belle femme pouvait être autre chose qu’une icône de papier glacé et forger sa destinée au souffle chaud de l’Histoire, sans rien devoir à une humanité masculine et pontifiante.

On pourra néanmoins légitimement s’interroger si l’oeuvre de ces deux exceptionnelles personnalités que furent Kalho et Miller est esthétiquement supérieure en soi à leur légende proprement dite. Bien seules au sein d’un univers artistique dominé par les hommes, elles firent résonner leurs intimes différences et imposent moins un style qu’une certaine façon de regarder et de faire de leur propre existence le support privilégié de leur art.

N

"Frida Kahlo" (du 14 Juin au 28 Septembre 2008) et "The Art of Lee Miller" (du 1er Juillet au 14 Septembre 2008), SF MOMA, 151, Third Street, San Francisco, California

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