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Ex/Po! : “Raoul Dufy, Le Plaisir” (Musée d’Art Moderne, Paris)

Avec cette première rétrospective consacrée à Raoul Dufy (1877 – 1953) depuis 1954, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, sous la houlette conjuguée de son directeur Fabrice Hergott et de son commissaire Sophie Krebs, souhaitait rendre justice à un artiste souvent dédaigné par les critiques et méconnu du public français du fait d’un parcours esthétique touche-à-tout, où les toiles inspirées par l’avant-garde dialoguent avec l’artisanat, où le grandiose (sa monumentale fresque positiviste , réalisée pour l’exposition internationale des Arts et Techniques de 1937 siégeant dans le hall même du Musée) côtoie autant l’intime des gravures sur bois qu’une certaine facilité à répéter à l’infini les toiles-motifs (courses hippiques, régates, …) . Cette exposition de belle ampleur, réunissant plus de 250 œuvres de l’artiste (peintures, dessins, gravures, céramiques, tissus, …), rassemble pour la première fois et les toiles issues du legs de l’artiste au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris et les œuvres éparpillées dans les collections privées et publiques françaises (Centre Pompidou, musée des beaux-arts de Nice, Nantes et Lyon, musée Cantini de Marseille, musée Malraux du Havre…) et internationales (MoMA, Metropolitan Museum, National Gallery, Philips Collection, Tate Modern, Statens Museum de Copenhague, …) pour enfin donner à voir un artiste hors cadre et dont la plus grande faute aura sans doute été de ne pas se laisser enfermer dans une école ou un mouvement spécifique et de toujours laisser son esprit libre de vagabonder.

Artiste de compagnonnage, Raoul Dufy tient sa réputation d’artiste “léger“, si ce n’est mineur, de la plasticité de son approche stylistique : épousant les contours des différents mouvements picturaux de son siècle sans s’y fondre jamais complètement, Dufy préserva en réalité une véritable liberté de ton, attaché avant tout à singulariser et le trait et la couleur et à faire dialoguer les formes avec souplesse et simplicité. Devenu peintre en suivant les cours du soir de l’Ecole des Beaux-Arts du Havre, Dufy fut largement influencé par les monstres picturaux qui guidèrent toute sa vie son parcours artistique : Monet ou Boudin dans ses débuts impressionnistes; Derain, Braque et Vlaminck dans ses années fauves (1906-1907); puis les influences structurantes de Cézanne et Kandinsky (dont on retrouve la lumineuse grammaire schématique dans Bateaux à quai à Marseille, 1908), Matisse (Le Petit Palmier, 1907 et ses lignes fluides, sa palette fauve apaisée, aux vieux roses roussis par une lumière de fin d’été) et Fernand Léger (La Grande Baigneuse)…

                   

C’est en 1913 que l’on peut sans doute dater l’éclosion de la touche personnelle de Dufy, l’émergence d’un univers véritablement personnel dans "Le Jardin Abandonné": juxtaposition de plans aux perspectives faussées par les proportions des aplats monumentaux de couleur, un oiseau gris et blanc s’échappant, malade, d’un jardin envahi de primaires, rouge, bleu, noir, vert et menant le regard dans  une indescriptible jongle de hachures, ratures et violences faites à la toile. On retrouve dans "Maison et Jardin, 1915) la même contamination du sujet par la floraison géométrique des motifs et des entrelacs d’une nature épanouie.

C’est finalement dans la nature, dans les lignes souples des végétaux, dans leur entourage des architectures, dans le dessein initial du trait perceptible dans ses carnets d’esquisses que l’on touche au plus près la personnalité artistique de Raoul Dufy, débarrassée des oripeaux des influences et proprement libre, c’est à dire à même de ne rien exprimer d’autre que le plaisir immédiat et infini du trait. En cela, c’est dans l’infime, dans la répétition des séries ou dans l’artisanat du textile que Dufy propose un style, une esthétique personnelle : , ses céramiques, ses drapés resplendissent de ce sens du motif tout comme les gravures sur bois où l’art populaire, les images d’Epinal ramènent à l’universel, quand les toiles peinent souvent à dévoiler autre chose qu’un artiste-éponge absorbant en surface les influences de son temps pour les synthétiser, comme déminéralisées et dépassionnées. Le plaisir Dufy, c’est manifeste, est d’abord niché au creux des étoffes, au surplis des tissés, aux chatoiements des toiles-papier peint reprenant les motifs Bianchini-Ferrier (L’Atalanta, 1928-1929).

A partir du milieu des années 20, Dufy affirme son propos esthétique, associant la souplesse de son trait noir, détourant les formes et la décomposition de la toile par le prisme d’une palette de couleurs décoratives : dans "La Jetée – Promenade à Nice" ou "L’estacade et la plage du Havre" (1926), les scènes, proustiennes, sont habillées de parme, de rouge vif, de bleu, de brun et de vert stridents, découpant la toile comme un Mondriaan symboliste.

         

Dans les dernières années de sa carrière, Dufy revient à ses thèmes préférées sous la forme de séries et variations : l’atelier, la fenêtre mettant le paysage en abîme, la musique… Toutes ces toiles (à partir de 1936 jusqu’à la mort de l’artiste en 1953), sont placées sous le signe de la vitesse, de la couleur et de la lumière et deviennent autant d’expérimentations picturales autour d’un même motif répété à l’envie et s’extrayant progressivement de la réalité pour viser à l’abstraction à partir de 1946. "La Console" (1946-1948) ou le "Cargo à l’atelier" (1947) figurent sur les cimaises comme deux chefs d’oeuvre de l’artiste: véritables abstractions lumineuses et intimistes, débarrassées du trop de motifs, du trop de couleurs, ces toiles reviennent au simple trait, à la composition essentielle. En se jouant de la confusion des plans, de l’imbrication des perspectives, d’une quasi- monochromie (jaune éclatant et vert assoupi), Dufy libère au creux même de son studio son plus pur tempérament et livre des oeuvres simples et puissantes.

                        

Curieusement, Dufy touchera à la perfection à la fin de sa vie, avec sa série des "Violons", au chromatisme minimaliste ou celle des "Cargos noirs", organisant la toile autour d’un vide graphique, central, menaçant, simple silhouette de cargo, comme un origami de craie, comme une prémonition de la disparition d’un monde industriel appelé à disparaître, ce même monde que Dufy prenait plaisir à peindre en 1900, se promenant sur les plages normandes, flânant le long des quais, un monde abondant de lumière et tout entier tourné vers le progrès. Fantomatiques, ces cargos noirs sont comme l’épitaphe inquiète de Raoul Dufy, peintre de la Fée Electricité, cette ode confiante et un rien désuète au progrès de l’esprit humain, et qui, à la fin de sa vie, semblait vouloir signifier l’évanouissement d’un univers heureux, tombé sous les coups de boutoir de ce même progrès.

   

N

“Raoul Dufy, Le Plaisir” au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson 75116 Paris, du 17 octobre 2008 au 11 Janvier 2009.

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