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« Bastard Battle » ou la langue dé-libérée de Céline Minard

Quatrième roman de Céline Minard, succédant au remarquable Le Dernier Monde (Ed. Denoël, 2007), "Bastard Battle" est un texte total, a-chronique et anachronique, mêlant les temps, les sources, les langues et les géographies pour faire émerger sous le déguisement d’un court roman un micro-cosmos médiéval où viennent en collision chanson de geste de Chrétien de Troyes, poésie de François Villon, picarderie rabelaisienne, patchwork bas-chevaleresque et chinoiseries expatriées.  Livrée fantasque et brillante, "Bastard Battle" dépasse pourtant le simple exercice de style auquel ne manquerait nulle verroterie de la langue "moyenne-françoise", nul caparaçon, nulle "lance longue de quatorze empans" et nul garbouil très sanglant. En organisant le récit autour d’une langue elle-même batarde et obsédée par son bon plaisir, Céline Minard fait imploser les frontières convenues du roman français de cette rentrée littéraire et produit, tel artisan sur son métier, un objet miroitant, comique et insolite, désarçonnant les us littéraires et se vautrant et dans la langue et dans sa fange pour inventer, comme en rupture de ban, une littérature renouvelée, ré-institué comme verbe magique et trouvant dans la violence de l’époque médiévale (mais n’est-elle que médiévale?) l’objet de révérence qui inspire la beauté et libère les tempéraments shakespeariens.

L’argument est simple : s’inspirant d’un fait historique (la prise de la ville de Chaumont en 1437 par une bande d’écorcheurs en maraude), le roman raconte comment Aligot de Bourbon, bâtard cruel et écorcheur de renom, prit et perdit possession de la bonne et grasse ville de Chaumont, du fait de l’intervention inattendue de quelque guerrière-démone venue d’Orient aux techniques de combat inconnues, bientôt rejointe par six compagnons, tous de caractère tant divers qu’entiers.  Céline Minard livre là une interprétation onirique et sans complexe de l’événement, à mi-chemin du livre d’heure médiévale et d’un seinen manga et raccourcit et la langue et le temps pour mettre en scène la conflagration d’une bataille du très bas moyen-âge vs. les codes du chambara (film de sabre asiatique) mâtinées d’emprunts cinématographiques aux films de (Ran, Le Château de l’Araignée), d’Ang Lee (Tigre et Dragon) ou Tarantino (Kill Bill). Sous couvert d’une narration des plus classiques (le narrateur, clerc défroqué de son état, racontant a posteriori les événements qu’il a lui-même vécu), l’auteur convoque la puissance visuelle des images pour rendre lisible une langue-métisse, où le vieux français se mâtine d’anglais, d’allemand et d’espagnol. En rédigeant sa propre version des "Sept samouraïs", Céline Minard introduit dans la mécanique cofidiée du récit de genre un léger grain de sable anachronique qui questionne également notre rapport à l’histoire et au monde. Et dans cet enchaînement virtuose, où se succèdent tortures horribles et festoiements baroques, monte l’énergie vitale et primitive d’une langue inventive, rapide, compacte où l’on sait "l’art de ne point ferrailler à tout va mais lier en un geste défeurrer et trancher".

Comme un palimpseste qui aurait été trempé à volonté dans l’encrier de Rutebeuf et de Shakespeare et qu’on aurait fait sécher sur les feux rougeoyants d’un manga, "Bastard Battle" constitue l’une des rares audaces d’une rentrée littéraire monotone et moyenne-bourgeoise, où la langue ne se fait plus entendre depuis longtemps… "Ce à quoi nous bûmes largement et pleine panse étirée. Et que crèvent nos ennemys!"

Ci-dessous, un éclairant entretien avec l’auteur filmé à Chaumont (tendez l’oreille, le son est fort lointain…)

 
 
N(akira)
 
"Bastard Battle" de Céline Minard, Editions Laureli Léo Scheer, 112 pages.

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