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Ex/Po! : « Henri Cartier-Bresson / Walker Evans : Photographier l’Amérique », Fondation Cartier Bresson, Paris

Le lieu est toujours exceptionnel. Cela faisait longtemps (depuis l’admirable exposition Saul Leiter) que nous n’étions allé à la Fondation Henri Cartier-Bresson et cette infidélité passagère fut récompensée par le plaisir infini à retrouver cette verticale maison lumineuse, prêtant ses verrières à la confrontation de deux regards gigantesques. En choisissant de célébrer le centenaire de la naissance d’Henri Cartier-Bresson en l’associant à Walker Evans, maître-photographe qu’il ne cessa de révérer, la Fondation met aussi l’accent sur ces années américaines qui furent décisives dans le choix photographique de Cartier-Bresson. « C’est l’Amérique qui m’a fait » avait-il coutume de répéter, résumant ainsi au propre et au figuré l’influence déterminante du continent américain dans sa construction artistique et professionnelle. Artistique, car c’est dans la confrontation avec l’espace américain, son instinctive brutalité sociale que le jeune Cartier-Bresson est devenu photographe. C’est aussi l’Amérique qui lui apporta en premier la reconnaissance professionnelle: ses photographies y ont été exposées dès les années 1930, à la Galerie Julien Levy de New York (1933 et 1935), puis au Museum of Modern Art en 1947, quant il faudra attendre le milieu des années 50 pour voir la France s’intéresser à son travail. Cette exposition croisée est donc d’autant plus passionnante qu’elle donne à voir l’émergence du style Cartier-Bresson, à la lumière de l’oeuvre d’un Walker Evans déjà reconnu à cette époque: plus de 80 tirages d’époque permettent de comprendre à quel point ces deux artistes majeurs ont révolutionné leur art. 

Confrontation de regards ou plutôt amical compagnonnage tant l’influence de l’Américain sur le Français fut déterminante. Walker Evans (1903-1975) marcha dans les traces de tant de jeunes intellectuels Américains (Faulkner en tête), en passant une année à Paris en 1926, période de fête et d’exaltation culturelle célébrée par Hemingway. Epris de Flaubert et de Joyce, il était venu parti en France pour devenir écrivain et reviendra photographe aux Etats-Unis. Cartier-Bresson s’essaya à la peinture, au cinéma (avec Paul Strand ou Jean Renoir) avant de finalement choisir la photographie. Deux trajectoires similaires de jeunes intellectuels  plongés dans l’effervescence des années 20 et la noirceur des années 30, mais un regard différent sur le fait américain. Walker Evans vécut la crise de 1929 de l’intérieur, étant missionné par la FSA (Farm Security Administration) pour témoigner de l’état des campagnes américaines à l’heure de la Grande Dépression. Véritablement obsédé par l’idée du prédictible déclin social d’une Amérique en voie de délabrement, il livra dans les années 30 des clichés qui firent immédiatement date dans l’histoire de la photographie (dans son ouvrage "American Photographs", 1938), choisissant l’objectivité dénonciatrice d’un regard frontal et sans concession.

         

Doté du même esprit de libre témoignage, loin des canons de l’époque, Cartier-Bresson n’eut de cesse de rappeler combien l’oeuvre de Walker Evans, de 6 ans seulement son aîné, l’avait éduqué à la photographie (ainsi, le cliché "Girl in Fulton Street" auquel HCB ne cessa de revenir : "Sans le défi que représentait l’oeuvre de Walker Evans, je ne pense pas que je serais resté photographe"). "Véritable homme de l’oeil" (Walker Evans), HCB aiguisa son regard sur l’espace américain pour en tirer, différemment, une autre forme de critique sociale. Séjournant aux Etats-Unis en 1946-47, à l’occasion de sa rétrospective au MoMA, il partit en reportage pour Harper’s Bazaar, en compagnie de Truman Capote et John Malcolm Brinnin, découvrant l’Amérique dans son gigantisme et ses inégalités. En parlant des images américaines de Cartier-Bresson, Arthur Miller écrit : « Comme sa vision des choses est fondamentalement tragique, c’est avec une sensibilité à fleur de peau qu’il a réagi à tout ce qui lui semblait lié à la déchéance et à la souffrance de l’Amérique. »

     

Témoignage de premier ordre sur l’Amérique d’en-bas, sur l’univers des sans-abris, des femmes seules, des Noirs dans une Amérique blanche, les clichés américains de Cartier-Bresson sont autant de traces d’un artiste en affirmation, d’un regard en plein éveil. Regard frontal d’Evans contre regard oblique de Cartier-Bresson, description du génie des lieux contre sondage de l’humain, beaucoup sépare ces deux artiste: Evans cadre frontal, aussi bien les lieux que les hommes, il cadre brut, va à l’essentiel avec une forme d’aridité presque kantienne, intéressé par l’objet photographique en soi à une époque où l’Amérique entrait dans l’ère des mass media; Cartier-Bresson, lui, cherche le biais, les décalages, l’esprit des hommes et de l’Amérique et dévoile toujours un humanisme sensible et inquiet.

Une exposition remarquable qui permet de saisir les points communs entre deux artistes qui avaient l’un pour l’autre une grande estime et surent faire évoluer leur art en observant attentivement et le monde et sa représentation dans l’oeil de l’autre.

N

"Henri Cartier-Bresson / Walker Evans: Photographier l’Amérique (1929-1947)", du 10 septembre au 21 décembre 2008, Fondation Henri Cartier-Bresson, 2, impasse Lebouis, 75014 Paris

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