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Ex/Po ! : Emil Nolde (Galeries Nationales du Grand Palais, Paris)

De tous les artistes qui ont bouleversé l’art pictural allemand au tournant du siècle dernier, Emil Nolde reste l’un des plus méconnus en France, faute de présence de ses oeuvres dans les musées français (les collections allemandes, danoises ou américaines conservant l’essentiel du fonds existant) et, plus sûrement encore, faute d’un attachement simpliste et exclusif de l’artiste à une quelconque école esthétique. Issu de la génération précédant l’explosion expressionniste du Blau Reiter et Die Brücke (Marc, Macke, Kirchner, Jawlenski, Feininger, Schmidt-Rottluff…), Emil Nolde (1867-1956) n’appartint jamais complètement à ces révolutions picturales rapidement happées par la tentation du dogmatisme et préféra accompagner le destin d’une patrie en pleine ébullition, de Bismarck à Hitler, cheminant par les exubérance de Weimar et les audaces du début d’un siècle appelé à enfanter le visage-Janus d’une Allemagne sidérante (au sens littéral du terme). Né dans les lueurs froides du Nord, à la frontière danoise, Emil Nolde affirma rapidement son indépendance à l’égard des courants artistiques en vogue à la fin du XIXème siècle, incapable d’enfermer son trait dans la stricte obédience symboliste ou impressionniste et cherchant autant l’inspiration chez Turner que dans l’école danoise.  Une fois fortune faite en Suisse éditant une série de cartes postales transformant habilement les monts célèbres des Alpes en esprits malicieux, Nolde revient à sa terre du Schleswig-Holstein, dévoile, dès 1901, une ambition à contre-courant dans "Mer, Atmosphère lumineuse", jouant de l’audace d’un coup de pinceau gras, du trop de matière, comme pour figer et mettre en mouvement dans le même geste une lumière indigène à la toile, capricieuse, comme inapprivoisée.

Très vite, Nolde conjugue sa passion pour le dessin et la couleur avec son goût des techniques anciennes développées pendant son apprentissage du métier d’ébéniste. Ses gravures sur bois et ses aquarelles saisies à même la nature dévoilent les oscillations heideggeriennes du ciseau sur le bois, neige, pluie et vent pertubant de leur importun hasard le cours de l’oeuvre en devenir ("Arbres en Mars", "Pâturages sous la neige", 1908), rendant à la nature la responsabilité de poser le point final. Fasciné par l’animisme instinctif des légendes germaniques völkisch et bercé par le culte de l’Ur-Natur wagnérien du siècle, Nolde grave l’image des êtres surnaturels peuplant le creux du monde et cherche l’épure ("Prophète", 1912, où la puissance graphique du noir et blanc génère comme un négatif imprimé à même l’ossuaire) et la simplicité de la solution graphique ("Jeune Couple", 1913, où le détour du trait enserre une couleur sang, abondante, expansive, presque baroque).

                            

Compagnon de route du mouvement pictural "Die Brücke" contre la Sécession berlinoise de Max Liebermann, Emil Nolde n’entrera pourtant jamais en "religion" théorique, refusant de plier la souplesse de son trait aux rigidités arides d’un dogme esthétique et préférant cultiver l’audace de matières brutes comme l’acier travaillées à l’eau-forte, transformant le signe en manifeste politique dans "Trois Jeunes Gamins" (1908), cadrant frontalement, comme au pochoir, de jeunes garçons menaçant, les traits épais, le poing serré, posant, terreux, devant leur vie de ferraille. Cette même indépendance d’inspiration, cette même insolence pour les thèmes consacrés transfigureront les exceptionnelles oeuvres religieuses des années 1914-1915 ("Le Souverain", "Saint Siméon et les femmes", "La Vie du Christ"), aux personnages irradiés d’une lumière africaine, projetant à travers leur peau la lueur fiévreuse du souffle vital et exposant des figures grotesques, aux corps bombées affichant des sourires sexuels et des lèvres vampires ("Nus et Eunuques", 1912).

                   

Nolde fait de la religion une épopée de couleurs, de corps jaunis, roussis aux feux de la foi, aux visages vert acide, comme une célébration pré-colombienne primitive, où l’animalité et l’instinct l’emportent sur la piété et l’absorbent dans un grand mouvement lumineux et naïf. Nolde peint l’expansion des couleurs primaires comme seul refuge, générant de nouvelles icônes stupéfiantes et inventant en un polyptique rappelant la tradition du maître retable germanique une nouvelle orthodoxie païenne et célébrante d’émotions anciennes. Cette audace dans le traitement des thèmes bibliques feront de Nolde l’une des figures honnies de cet "art dégénéré" ("Entartete Kunst") qui sera inlassablement chassé par le régime national-socialiste dans les années 30 et rapidement vendu aux collections étrangères quand il ne sera pas simplement détruit.

A l’image d’une Europe découvrant au début du siècle l’altérité esthétique dans l’art premier africain et océanien à travers les objets rituels (masques, totems, …) ramenés des expéditions coloniales, Emil Nolde ira ressourcer son art lors d’un long périple scientifique qui le verra compagner une expédition  scientifique allemande jusqu’en Nouvelle Guinée. Nolde en tirera une nouvelle théorie de la couleur et du trait, oubliant les tonalités chaudes et pleines des toiles religieuses pour rétrécir sa palette et travailler en profondeur les éclairages, afin de rendre vie et justice aux peuples dits primitifs rencontrés pendant le voyage. Des lueurs polaires animant les portraits russes et sibériens de 1914, aux visages empourprés de froid et aux regards noirs de vide ("Paysans Russes", 1913), jusqu’aux superbes ébauches des portraits guinéens au port de tête altier ("Tête", 1913), Nolde explore une nouvelle relation au monde, directe, brute, habitée par la simple passion de peindre son environnement et de témoigner de l’existence d’un monde non européen rapidement appelé à s’éteindre. Ainsi, il écrit dans une lettre : « Tout l’enthousiasme qu’inspirent aux Européens la mission et le progrès matériel ne peuvent faire oublier le fait qu’ils sont surtout aveugles à ce qu’il y a de plus précieux (…) Les hommes primitifs vivent dans leur nature, ils ne font qu’un avec elle et sont une partie du cosmos tout entier. J’ai parfois le sentiment qu’eux seuls sont encore de véritables hommes, et nous quelque chose comme des poupées articulées, déformées, artificielles et pleines de morgue".

                                                                  

Mais celui qui a emprunté son nom d’artiste à son village natal (Nolde, aujourd’hui situé au Danemark) est avant tout un homme de la campagne, regardant avec méfiance et fascination le monde de la ville et les nuits de Berlin, contrairement aux expressionistes allemands (Kirchner, Feiniger) ou aux futuristes italiens. En revenant au "Heimat", Nolde met en scène les images d’une patrie intérieure, où l’esprit de ruralité des contes et des légendes rencontre des visions proches de celles de James Ensor dans des oeuvres comme "Enfant et grand oiseau" (1912), "Les Excités" (1913), improbable collision farandole de trois visages, chimère, clown lunaire et humain, aux aplats bleu, vert, citron lumineux, ou "Nadja" (1919), dressant le portrait d’une jeune fille en doux vampire, l’ovale lunaire du visage déchiré du carmin éclatant de ses lèvres-appât.

         

Cette rétrospective exceptionnelle s’achève sur *ne série maritime orageuse, véritable reflet des états d’âme du peintre et surtout sur les célèbres "Images non peintes" (1931-1935) de Nolde, inspirées par les aquarelles de William Blake. Nolde y donne naissance à de monstrueuses fantaisies aux tâches de couleur absorbées par le papier et où le simple trait libère et la matière et la conflagration des teintes, faisant surgir du magmas tel accouplement tabou ("Animal et Femme") ou quelque compagnonnage de revenants grimaçants et comiques ("Revenants"). Contournant ainsi l’interdiction qui lui était faite de peindre, Nolde trouve dans ces Phantasien l’évasion des voyages intérieurs : « Cette nuit, écrit-il le 6 décembre 1941, je me suis promené des heures dans un paysage merveilleux, rempli de prodiges et de splendeurs. » Ces oeuvres hors norme, témoignage d’une recherche picturale continue alors que l’artiste a plus de 65 ans, reçurent sans surprise un accueil détestable du public, résumé par la sentence qui tomba des lèvres d’Hitler , lorsqu’il découvrit certaines de ces aquarelles dans le bureau même de Goebbels : « Unmöglich ». Impossible…

Impossible, c’est effectivement la conclusion qui s’impose en constatant à quel point la critique française tint dans l’ignorance le , lui préférant les audaces plus immédiates d’un expresionnisme allemand codifié. Cette exposition répare ainsi l’injustice française faite à l’un des talents les plus libres du XXème siècle, convoquant la puissance esthétique d’une oeuvre sans réelle limite et exploratoire d’une certaine destinée allemande, conquérante et pourtant intérieure, lumineuse et toujours consciente des limitations inhérentes à la nature humaine.

N.

"Emil Nolde", du 25 Septembre au 19 Janvier 2009, Galeries Nationales du Grand Palais, Paris

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