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Ex/Po!: “Objectivités: la photographie à Düsseldorf” (Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris)

Excellente initiative prise par le Musée d’Art Moderne de Paris de réunir, à l’occasion de la saison France – Nordrhein-Westfalen 2008/2009 une rétrospective large et souvent passionnante regroupant les photographes dits de “l’école de Düsseldorf”. On pourra longtemps disserter sur la manie qu’ont les critiques de toujours vouloir réunir sous un terme générique des personnalités artistiques aussi divergentes dans leurs intentions mêmes ainsi que sur le titre même de l’exposition, l’objectivité prétendument recherchée par deux générations de photographes allemands recouvrant manifestement des champs sémantiques bien différents.  D’objectivité, on en trouvera fort peu dans cette rétrospective, tant l’intention, qu’elle soit entomologique, scientifique, sociologique, politique ou finalement esthétique dans les années 90/2000, émerge de ces clichés censés rendre précisément compte de la réalité, témoignés du “hic et nunc” cher à Susan Sontag dans “Sur la Photographie”. La photographie, littéralement “l’écriture de la lumière” est avant tout affaire de mesure. Mesure de la lumière, mesure de l’exposition, mesure de la distance. Bref, mesure de l’homme dans ce qu’il apporte de lui-même dans ce cliché, dans l’infime modification qui s’opère entre la chose vraie (noumène, au sens kantien) et sa représentation phénoménale.

C’est d’abord dans l’art pictural que naît l’école de Düsseldorf. Quand Bernd Becher arrive à Düsseldorf, la ville est déjà un laboratoire expérimental pour l’avant-garde artistique. Polke et Richter y ont suivi les enseignements de Joseph Beuys et militent pour le retour en grâce de la figuration dans l’art pictural après plusieurs décennies d’abstraction et de détournement du medium lui-même. Les commissaires de l’exposition rappellent cette influence majeure à travers les travaux photographiques méconnus de Richter et Polke. Accumulation monochrome de souvenirs personnels et de photos de presse pour le premier, constituant son “Atlas” personnel (1972); autopsie chirurgicale des mythes contemporains et de la valeur de l’image à l’âge de sa reproduction infinie chez le second (“Miradors”). Ces travaux, bien que d’une valeur photographique mineure, engagent une réflexion sur la valeur intrinsèque de la photographie en tant qu’approche artistique “objective”, ce qui correspond moins à un témoignage brut et distancié de la réalité que cette intention richterienne organisant la mise en collision de l’intime et du global pour donner à voir une “image totale du monde”, objective, car reflétant tout en ne reflétant rien.

C’est avec l’œuvre documentaire des époux Becher que l’école de Düsseldorf, dans sa première acception du terme, trouve sa posture théorique. En donnant à voir ce qui est encore et qui bientôt ne sera plus (les sites industriels allemands menacés par la désindustrialisation du pays à partir des années 60), Bernd et Hilla Becher se livrent à un inventaire méthodique et quasi-scientifique d’un patrimoine architectural en voie d’extinction. Leurs clichés obéissent à un protocole opératoire immuable qui confère à l’ensemble de ces séries homogènes ce caractère d’objectivité, tant par l’objet de la prise de vue (bâtiment fonctionnel sans qualité esthétique intrinsèque) que par la méthodologie employée (lumière neutre, cadrage frontal et serré, absence totale de théâtralisation, élimination de toute présence humaine, regroupement des tirages par typologie de site visité….). De ces séries froides et formelles naît pourtant un sentiment étrange, entre prise de conscience de l’existence de ces architectures “invisibles” et forme de nostalgie post-historique propre à la fin de cette révolution industrielle. Autour de ce travail initiateur va se développer la première école de l’objectivité allemande, constitué autour du couple Becher, alors professeurs à la Kunst Academie de Düsseldorf. Reprenant le procédé de l’approche sérielle, Lothar Baumgarten, Katharina Sieverding, Candida Höfer, Petra Wunderlich, Ursula Schulz-Dornburg ou Andreas Gursky dessinent alors un panorama contemporain du monde qui les entoure, traitant aussi bien la nature, l’architecture, le paysage, le portrait ou le documentaire. Cette première génération s’essaye à toutes les déclinaisons de cette méthodologie photographique sans jamais atteindre l’aridité systémique des Becher, preuve s’il en est que photographier, c’est avant tout choisir et que l’objectivité de la chose, une fois visée, devient subjectivité assumée. Les clichés d’Ursula Schulz-Dornburg, en dépit de leur distance affichée, montrent bien en quoi l’école de Düsseldorf est une école du regard et non de la vision. Dans ses clichés arméniens, l’intention esthétique et critique se mêlent en une synthèse brillante et austère racontant mieux qu’aucun texte l’absurdité de l’occupation soviétique.

              

Dans les années 80, la deuxième génération de l’école de Düsseldorf s’affranchit progressivement des contraintes protocolaires et étend son champ d’expression, en introduisant la couleur et en faisant sienne des formats toujours plus grands. Cette extension du domaine de la forme signifie le glissement sensible de l’école de Düsseldorf du concept formel à l’expression artistique, et dans une révolution improbable, ravive les cendres de la Renaissance en redonnant au portrait ou au paysage leurs lettres de noblesse. Si les grands formats de Katherina Sieverding perpétuent une recherche formelle jouant avec le spectateur, les portraits de Thomas Ruff, eux, ne peuvent faire oublier qu’ils doivent autant à la prise de vue mécanique d’un Photomaton qu’aux tableaux des maîtres allemands et flamands  du XVIème siècle.  Les clichés monumentaux d’Andreas Gursky, où l’homme apparaît en miniature dans un espace minutieusement détaillé par l’assemblage numérique d’une infinité d’images, les all-over remplis d’une nature invasive ou les scènes de musées oppressantes de Thomas Struth ou l’assimilation de la tradition picturale (du Quattrocento aux impressionnistes français) par Elger Esser témoignent finalement d’une vitalité étonnante, loin des dogmes castrateurs et laissent la part belle à la recherche artistique (en recourant notamment au montage sur Diasec).

           

C’est aussi dans le questionnement du medium photographique que les photographes allemands continuent à interroger le concept d’objectivité. Devenue numérique, quelle est la valeur documentaire de l’image aujourd’hui? Si la manipulation photographique est née avec l’invention même de la photographie, comment peut-on aujourd’hui témoigner de la réalité de l’objet quand il est si simple de dénaturer son authenticité et représenter ce qui n’existe pas? Dans son impressionnante série “Jpeg, Thomas Ruff met en évidence l’épuisement de l’image du fait de son ultra-médiatisation, comme si l’ère numérique, loin de promettre une vie éternelle au cliché gravé sur un disque et reproductible à l’infini, devait au contraire mener à sa sur-exploitation et, telle une terre trop souvent labourée, ne plus être en mesure de faire surgir la vérité, mais uniquement une confusion du sens même de l’image, semblable à un brouet de pixels, à force d’être vue et avalée.

                         

L’œuvre qui clôt l’exposition résume bien le chemin emprunté par l’école de Düsseldorf et symbolise aussi peut-être l’impasse propre à toute conception théorique pure. Dans “Le Réservoir”, Jörg Sasse, invite le spectateur à choisir au hasard  une des très nombreuses photographies contenues dans une armoire en aluminium. Une fois la ou les photographies choisies, le visiteur décide de son accrochage sur le mur. Ainsi, de l’approche sérielle des Becher au jeu de hasard proposé par Sasse en passant par l’épuisement de l’image du fait du support numérique, l’école de Düsseldorf n’a jamais cessé d’interroger le rapport à l’image en tant qu’objet de regard et finalement notre rapport au monde.

                                                                        ***

PS : retard aidant, ce n’est que maintenant que l’exposition est close que je prends le temps d’écrire cette chronique sur cette remarquable rétrospective photographique. Pour éviter de nouvelles mésaventures :-), je vous invite dès aujourd’hui à aller rendre visite aux jeunes photographes exposés à la Bibliothèque Nationale de France François Mitterrand dans le cadre des prix de la bourse du Talent. Les oeuvres exposées démontrent la vitalité de ce medium en France, dont les clichés marchent d’ailleurs souvent dans les traces de Bernd et Hilla Becher (pour la leçon de rigueur des “Territoires occupés” de Jean Frémiot, les portraits-système de Steffen Rault), d’Elger Esser pour Marilia Destot et sa série sensible “Ellipses” ou cherchent l’inspiration chez Martin Parr (Stéphanie Lacombe et sa série “Les Français à table”).

N://#

“Objectivités: la photographie à Düsseldorf”, Musée d’Art Moderne de Paris / ARC, du 4 octobre 2008 au 4 janvier 2009, 11 avenue du Président Wilson, 75116 Paris

“Jeunes photographes de la Bourse du Talent”, Bibliothèque Nationale de France, site François-Mitterrand / Allée Julien Cain, du 19 décembre 2008 – 22 février 2009, accès libre

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