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Ex/Po! : “William Eggleston – Paris / Beatriz Milhazes” (Fondation Cartier, Paris)

Après la sublime rétrospective de 2001, la invite à nouveau William Eggleston, l’un des pères de la photographie couleur américaine pour exposer les premières séries de son travail sur Paris, dans la lignée de ses études consacrées à Kyoto et aux univers désertiques. Depuis trois ans, Eggleston, tel un archéologue ou peut-être un entomologiste, investit Paris, ses rues, ses parcs, ses immeubles, ses quartiers, pour en dresser une cartographie du hasard, émotionnelle et sauvage et explore du même mouvement une autre approche photographique, où l’instantanéité de la prise prime sur l’esthétique. Mais perce toujours la neuve monstruosité des clichés d’Eggleston, pleinement gonflés d’une poétique de la banalité et bercée de ces couleurs qui n’appartiennent qu’à lui de dénicher au fin fonds de nos vi(e)lles: rouges saturés, bleus comme glacés de quotidien, plastique arc-en-ciel, lilas métalliques, verts de banc public, toute une palette aux teintes doucement seventies dont s’échappe comme une nostalgie instantanée. Eggleston donne à voir le vrai Paris, son vrai Paris, loin des clichés touristiques et des faux-semblants: une ville brouillonne et désemparée, sale et graffitée, banale et luxuriante, triste et colorée, une ville de proximité, loin des perspectives écrasantes et des alignements prestigieux, une ville sans architecture, une ville vivante. Vivante d’une présence quotidienne, habitée de traces, de passages, d’intentions, de haines, d’interdictions et de désirs, une ville déconstruite ramenée aux miettes que chacun y laisse au quotidien: une affiche, un auto-collant, une voiture, un mégot, un ticket de carte bancaire, une silhouette décadrée reflétée sur un trottoir battu par la pluie. Une ville sans occupant ou presque (quelques présences floues en somme), mais tenaillée par la présence humaine, dans le moindre de ses signes. une ville occupée non par l’espace, mais par le signe, la trace, la couleur, le néon, le reflet, l’ombre et la lumière. Et l’ombre.

Rendons hommage à une scénographie audacieuse dans son contraste, un hall d’introduction chaud et empourprée comme une matrice où un piano mécanique égrène des séries hasardeuses et la salle d’exposition, brute, éclairée sans autre délicatesse que de présenter les clichés au format unique fichés au mur, répondant ainsi par leur hasard contigu au libre vagabondage du piano.

Une ville floue, diffractée, fractale où rien ne permet d’appréhender l’ensemble de son image que son propre champ d’expérience et de perception. Une ville au jour le jour, hideuse, terrible, hostile et pourtant irrésistiblement familière car hantée par la présence invisible de sa plus minime humanité, celle d’un journal abandonné sur le sol, d’un gobelet gisant au pied d’une poubelle, d’un reflet qu’on abandonne dans une vitrine.

      

C’est chez moi, ça !” s’exclame une visiteuse résumant d’un sentence lapidaire accompagnée d’un haussement de sourcil mi-frondeur, mi-ironique son sentiment devant le cliché en gros plan d’une nacelle de manège aux couleurs criardes. C’est bien là l’extrême talent de William Eggleston : rendre sensible, rendre visible ce Heimat, cette patrie intérieure qu’on ne reconnaît pas, cette Kleine Nachtmusik du quotidien, ce faisceau de petites banalités qui font notre “chez moi”.

En marchant ouvertement dans les traces d’Eugene Atget avec le projet de dresser le portrait de Paris comme son aîné l’avait fait au début du XXème siècle, Eggleston ne vise rien d’autre qu’à s’inscrire dans le temps historique nouveau, ce temps hyper moderne où l’indication temporelle est bien moins donnée par l’émergence d’un style distinctif ou d’une atmosphère que par le cliché d’une couverture d’un magazine affichant les piteuses aventures de telle météorite médiatique accouchée d’une émission de télé-réalité.

***

 

Née à Rio de Janeiro, Beatriz Milhazes  est l’une des figures emblématiques du retour à la peinture des artistes brésiliens des années 80, en réaction à l’aridité de la génération de l’arte povera et du néo-concrétisme. A l’opposé de l’art de son compatriote Cildo Meireles, la luxuriance, le végétalisme, le barroco-pop de Milhazes agissent comme un palimpseste culturel et populaire, industrialisant l’usage du collage-cathédrale à un niveau de démesure quasi-gothique. Assimilant sacré et profane, emballage de bonbons et ostensoirs, Milhazes livre une œuvre en forme de vitraux de papier, de plastifications post-colombiennes, de véritables monuments païens rappelant cette vieille Europe qui s’enthousiasmait pour la vitalité candide des peuples découverts et se prenait de passion, qui pour ces oiseaux multicolores, qui pour ses plantes aux parures foisonnantes…

Ces toiles-univers révèlent comme  une déflagration coloniale et autochtone, disque solaire absorbant l’énergie de Kupka et Klimt, Malevitch et Rothko, Delaunay et Eckhout pour en ressortir intrinsèquement brésilien, pur métissage, pure adoration totémique, pur carnage populaire et laisse deviner un lointain parfum de Frida Kahlo emportée dans la chaleur des Amazones.

A l’invitation de la Fondation, Beatriz Milhazes a également habillée deux des baies vitrées donnant sur le jardin sauvage qui entoure le bâtiment dessiné par Jean Nouvel et fait émerger un subtil jeu de résonnance entre les lignes austères de l’architecture et la nature environnante qui tente de s’insinuer entre le verre et le béton. Une heureuse initiative qui démontre que la Fondation est autant un lieu de création artistique qu’un espace d’exposition.

             

N./

“William Eggleston: Paris” et “Beatriz Milhazes”, du 4 avril au 21 juin 2009, Fondation Cartier, 261, Boulevard Raspail, 75014 Paris

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Une Réponse to “Ex/Po! : “William Eggleston – Paris / Beatriz Milhazes” (Fondation Cartier, Paris)”

  1. Ça ferait de super wallpaper pour pc et phone 🙂


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