Next Exit Please : Le Blog Culturel
Expos, musique, livres, photos, voyages et … Asie!

Juin
06

La photographie n’est pas une question de moyens, c’est une question d’imagination et de patience. Henri Cartier-Bresson, Jacques-Henri Lartigue ou le grand photographe turc Ara Güller ont souvent raconté pourquoi la photographie fut longtemps par essence une activité sinon bourgeoise du moins rentière. Le coût du matériel, du développement, les contraintes techniques, l’incertitude d’avoir appuyé sur le déclencheur au bon moment pour saisir le fameux “instant décisif” ont cantonné pendant une bonne moitié du XXème siècle la photographie à quelques jeunes gens aisés capables de se consacrer tout entier à leur passion et de voyager sans réel souci du lendemain. L’industrialisation du médium photographique au tournant des années 1880 avec Eastman Kodak, la démocratisation du matériel au sortir de lors de la seconde guerre mondiale puis la révolution numérique finiront de rendre accessible à tous la pratique photographique. Pourtant, la photographie contemporaine ne cesse de lier performance esthétique et ampleurs des moyens mis en œuvre. Montage coûteux, lointains voyages d’exploration, mises en scène monumentales minutieusement préparées… si une certaine scène photographique (souvent passionnante par ailleurs) par des met au défi l’image en lui conférant une dimension monumentale (Andreas Gurski, Elger Esser) ou cinématographique (Erwin Olaf, Denis Darzacq, Desiree Dolron ou Izima Kaoru), il est fort heureusement toujours possible de tirer parti d’un minimalisme de moyens pour questionner le medium photographique et inlassablement chercher une meilleure réponse à la question fondamentale “qu’est-ce qu’une bonne photographie?”

, photographe professionnel actif sur le site de partage photo Flickr, en est la preuve vivante avec son album “”. En recréant dans son appartement des clichés célèbres appartenant aujourd’hui à l’histoire de la photographie, à partir de simples figurines Legos et diverses briques qui peuplèrent autrefois notre enfance, il démontre que l’imagination ne dépend de rien d’autre que des bornes qu’on lui fixe. Et Bakonov, photographe également obsédé par l’univers de Star Wars, de ressusciter comme par enchantement des clichés historiques signés Cartier-Bresson, Leibovitz, Riboud ou Rosenthal, avec quelques bouts de ficelle de coton et un bout de carton.

                             

Rien n’effraie notre photographe Legomane: ni le célèbre cliché de 1932 de Charles Ebbet représentant des ouvriers déjeunant assis au-dessus du vide new-yorkais sur la poutrelle métallique d’un skyscraper, ni la photographie de presse de Jeff Widener saisissant l’homme de la rue arrêtant à lui seul une colonne de char de l’Armée chinoise lors de la répression de la révolte de Tiananmen. Même Capa, la légende Capa est restituée, flou de bougé et grain argentique à l’appui dans une reconstitution du D-Day…

Quelques-unes de ces “re-créations” qui sont autant de “récréations” sont directement visibles dans la galerie photo en cliquant

La démarche de Bakonov n’en demeure pas moins extrêmement rigoureuse et les clichés figurant ses (le décor qu’il a construit pour simuler la scène, l’éclairage choisi, la méthode de prise de vue) démontrent une approche sophistiquée et professionnelle, quand bien même la scène se jouerait-elle sur la table de la cuisine…. 🙂

  

Au-delà de leur aspect ludique et de l’ingéniosité déployée, les clichés de Bakonov ludiques démontrent deux choses :

1/ ils témoignent d’une véritable démarche artistique, au-delà de la simple reconstitution miniature, et d’un questionnement aigu du medium photographique. En distanciant le fond de la forme, Bakonov donne brillamment à voir la profondeur photographique des images originelles ainsi recréées.

2/ Un grand cliché, de ceux qui s’inscrivent immédiatement dans l’histoire de la photographie, dans l’histoire de l’art, parfois dans l’histoire tout court, ne tient pas qu’au heureux hasard qui a voulu que tel photographe talentueux soit présent à un moment précis. Un grand cliché tient avant tout à cette parfaite combinaison de géométrie et d’émotion, d’attention et de recherche, en un mot à tout ce qu’un photographe apporte d’humanité dans sa démarche. Et ce qui subsiste derrière la reconstitution en Lego d’un cliché célèbre, ce n’est non pas la technique mais bien l’intention, le Ur-ziel  porté par l’image qui fait immédiatement résonner dans notre esprit l’image originelle et tout se qu’elle raconte sur notre humanité.

Bien loin de rédactions de presse qui appellent aujourd’hui les photographes amateurs à leur envoyer leurs clichés pour couvrir à moindre frais l’actualité et ainsi ne pas rémunérer un métier de photographe aujourd’hui réellement menacé, le travail minutieux et passionné de Balakov ne cesse de rappeler combien le regard de ces photographes professionnels nous tend un miroir permanent qui, même travesti, ne cesse de nous renvoyer une image familière mais inquiétante.

Nikonov

PS: vous pouvez soutenir le travail de Bakonov en vous procurant ses clichés en cliquant ici

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Juin
06

La photographie n’est pas une question de moyens, c’est une question d’imagination et de patience. Henri Cartier-Bresson, Jacques-Henri Lartigue ou le grand photographe turc Ara Güller ont souvent raconté pourquoi la photographie fut longtemps par essence une activité sinon bourgeoise du moins rentière. Le coût du matériel, du développement, les contraintes techniques, l’incertitude d’avoir appuyé sur le déclencheur au bon moment pour saisir le fameux “instant décisif” ont cantonné pendant une bonne moitié du XXème siècle la photographie à quelques jeunes gens aisés capables de se consacrer tout entier à leur passion et de voyager sans réel souci du lendemain. L’industrialisation du médium photographique au tournant des années 1880 avec Eastman Kodak, la démocratisation du matériel au sortir de lors de la seconde guerre mondiale puis la révolution numérique finiront de rendre accessible à tous la pratique photographique. Pourtant, la photographie contemporaine ne cesse de lier performance esthétique et ampleurs des moyens mis en œuvre. Montage coûteux, lointains voyages d’exploration, mises en scène monumentales minutieusement préparées… si une certaine scène photographique (souvent passionnante par ailleurs) par des met au défi l’image en lui conférant une dimension monumentale (Andreas Gurski, Elger Esser) ou cinématographique (Erwin Olaf, Denis Darzacq, Desiree Dolron ou Izima Kaoru), il est fort heureusement toujours possible de tirer parti d’un minimalisme de moyens pour questionner le medium photographique et inlassablement chercher une meilleure réponse à la question fondamentale “qu’est-ce qu’une bonne photographie?”

, photographe professionnel actif sur le site de partage photo Flickr, en est la preuve vivante avec son album “”. En recréant dans son appartement des clichés célèbres appartenant aujourd’hui à l’histoire de la photographie, à partir de simples figurines Legos et diverses briques qui peuplèrent autrefois notre enfance, il démontre que l’imagination ne dépend de rien d’autre que des bornes qu’on lui fixe. Et Bakonov, photographe également obsédé par l’univers de Star Wars, de ressusciter comme par enchantement des clichés historiques signés Cartier-Bresson, Leibovitz, Riboud ou Rosenthal, avec quelques bouts de ficelle de coton et un bout de carton.

                             

Rien n’effraie notre photographe Legomane: ni le célèbre cliché de 1932 de Charles Ebbet représentant des ouvriers déjeunant assis au-dessus du vide new-yorkais sur la poutrelle métallique d’un skyscraper, ni la photographie de presse de Jeff Widener saisissant l’homme de la rue arrêtant à lui seul une colonne de char de l’Armée chinoise lors de la répression de la révolte de Tiananmen. Même Capa, la légende Capa est restituée, flou de bougé et grain argentique à l’appui dans une reconstitution du D-Day…

Quelques-unes de ces “re-créations” qui sont autant de “récréations” sont directement visibles dans la galerie photo en cliquant

La démarche de Bakonov n’en demeure pas moins extrêmement rigoureuse et les clichés figurant ses (le décor qu’il a construit pour simuler la scène, l’éclairage choisi, la méthode de prise de vue) démontrent une approche sophistiquée et professionnelle, quand bien même la scène se jouerait-elle sur la table de la cuisine…. 🙂

  

Au-delà de leur aspect ludique et de l’ingéniosité déployée, les clichés de Bakonov ludiques démontrent deux choses :

1/ ils témoignent d’une véritable démarche artistique, au-delà de la simple reconstitution miniature, et d’un questionnement aigu du medium photographique. En distanciant le fond de la forme, Bakonov donne brillamment à voir la profondeur photographique des images originelles ainsi recréées.

2/ Un grand cliché, de ceux qui s’inscrivent immédiatement dans l’histoire de la photographie, dans l’histoire de l’art, parfois dans l’histoire tout court, ne tient pas qu’au heureux hasard qui a voulu que tel photographe talentueux soit présent à un moment précis. Un grand cliché tient avant tout à cette parfaite combinaison de géométrie et d’émotion, d’attention et de recherche, en un mot à tout ce qu’un photographe apporte d’humanité dans sa démarche. Et ce qui subsiste derrière la reconstitution en Lego d’un cliché célèbre, ce n’est non pas la technique mais bien l’intention, le Ur-ziel  porté par l’image qui fait immédiatement résonner dans notre esprit l’image originelle et tout se qu’elle raconte sur notre humanité.

Bien loin de rédactions de presse qui appellent aujourd’hui les photographes amateurs à leur envoyer leurs clichés pour couvrir à moindre frais l’actualité et ainsi ne pas rémunérer un métier de photographe aujourd’hui réellement menacé, le travail minutieux et passionné de Balakov ne cesse de rappeler combien le regard de ces photographes professionnels nous tend un miroir permanent qui, même travesti, ne cesse de nous renvoyer une image familière mais inquiétante.

Nikonov

PS: vous pouvez soutenir le travail de Bakonov en vous procurant ses clichés en cliquant ici

Juin
02

Une visite au Musée Cernuschi est l’un de ces plaisirs parisiens délicats que l’on pourrait croire réservé à Londres. Profiter gracieusement au sein d’un écrin privé exceptionnel – la belle maison d’Henri Cernuschi nichée au creux de l’avenue Vélasquez, construite à sa demande par Bouwens der Boyen et dont les fenêtres ouvrent sur les frondaisons Second Empire du Parc Monceau – de la collection privée d’un mécène passionné d’art asiatique rappelle inlassablement ces grandes institutions britanniques où l’on peut flâner, nonchalant, admirer un Franz Hals de la cosy Wallace Collection ou parcourir un abrégé artistique du XIXème au Courtauld Institute. A l’exception du musée Jacquemart-André située d’ailleurs à quelques pas, aucun autre musée parisien ne sait proposer une visite si délicieusement “vieux Siècle” et si passionnément ancrée dans une époque où l’on pouvait encore être banquier et avoir du goût, conjuguer fortune et élégance discrète. réunit un ensemble de 120 œuvres restaurées faisant partie de la collection Cernuschi et dont la plupart ne furent jamais présentées au public du fait de leur état de conservation. La collection constituée par Henri Cernuschi à la fin du XIXème siècle est celle d’un passionné et par essence, fondamentalement subjective. Rassemblant un ensemble d’œuvres de grands peintres de la période Ming (1368-1644) comme Wen Zhengming ou Dong Qichang et de la dynastie Qing (1644-1911), l’exposition intègre également des œuvres ajoutées à la collection de manière posthume par le Musée et reflétant l’évolution de la peinture chinoise classique au XXème siècle confrontée aux mutations historiques et à l’ouverture forcée et longtemps traumatique à l’Occident (la République, l’occupation japonaise ou l’exode à Paris).

Exposées pour la première fois, la collection de peintures chinoises rapportées d’Orient par Henri Cernuschi en 1873 au retour d’un long périple au Japon et en China a fait l’objet d’un long et minutieux travail de restauration leur donnant une deuxième vie et permettant de re-découvrir l’audace et l’originalité graphique d’artistes novateurs. La collection constitue en elle-même un témoignage historique rare sur le regard porté par un Occidental sur l’esthétique asiatique et plus particulièrement sur le rôle central de la Chine dans la constitution d’une identité culturelle asiatique dans une fin de XIXème français impressionniste tout entier voué au japonisme.

                

Eric Lefebvre, Conservateur du Musée Cernuschi, aura également eu l’excellente idée de documenter le processus de restauration de ces œuvres uniques en consacrant un film d’une vingtaine de minutes au travail des restaurateurs. Travail minutieux, ingrat souvent, passionné toujours: les restaurateurs nous font entrer dans les coulisses de l’œuvre, derrière les cimaises et les rouleaux de soie et dévoilent avec humilité et tendresse les dessous de la toile, toujours admiratifs de ces œuvres fragiles et pleines de vie. Et l’on ne peut que partager l’émotion du conservateur et de sa restauratrice quand la toile, enfin pansée, retrouve sa place et sur les cimaises du Musée et dans l’histoire de l’art.

N.

“Six siècles de peintures chinoises, œuvres restaurées du musée Cernuschi”, du 20 février au 28 juin 2009, Musée Cernuschi, 7 avenue Vélasquez, 75008 Paris

Juin
02

Une visite au Musée Cernuschi est l’un de ces plaisirs parisiens délicats que l’on pourrait croire réservé à Londres. Profiter gracieusement au sein d’un écrin privé exceptionnel – la belle maison d’Henri Cernuschi nichée au creux de l’avenue Vélasquez, construite à sa demande par Bouwens der Boyen et dont les fenêtres ouvrent sur les frondaisons Second Empire du Parc Monceau – de la collection privée d’un mécène passionné d’art asiatique rappelle inlassablement ces grandes institutions britanniques où l’on peut flâner, nonchalant, admirer un Franz Hals de la cosy Wallace Collection ou parcourir un abrégé artistique du XIXème au Courtauld Institute. A l’exception du musée Jacquemart-André située d’ailleurs à quelques pas, aucun autre musée parisien ne sait proposer une visite si délicieusement “vieux Siècle” et si passionnément ancrée dans une époque où l’on pouvait encore être banquier et avoir du goût, conjuguer fortune et élégance discrète. réunit un ensemble de 120 œuvres restaurées faisant partie de la collection Cernuschi et dont la plupart ne furent jamais présentées au public du fait de leur état de conservation. La collection constituée par Henri Cernuschi à la fin du XIXème siècle est celle d’un passionné et par essence, fondamentalement subjective. Rassemblant un ensemble d’œuvres de grands peintres de la période Ming (1368-1644) comme Wen Zhengming ou Dong Qichang et de la dynastie Qing (1644-1911), l’exposition intègre également des œuvres ajoutées à la collection de manière posthume par le Musée et reflétant l’évolution de la peinture chinoise classique au XXème siècle confrontée aux mutations historiques et à l’ouverture forcée et longtemps traumatique à l’Occident (la République, l’occupation japonaise ou l’exode à Paris).

Exposées pour la première fois, la collection de peintures chinoises rapportées d’Orient par Henri Cernuschi en 1873 au retour d’un long périple au Japon et en China a fait l’objet d’un long et minutieux travail de restauration leur donnant une deuxième vie et permettant de re-découvrir l’audace et l’originalité graphique d’artistes novateurs. La collection constitue en elle-même un témoignage historique rare sur le regard porté par un Occidental sur l’esthétique asiatique et plus particulièrement sur le rôle central de la Chine dans la constitution d’une identité culturelle asiatique dans une fin de XIXème français impressionniste tout entier voué au japonisme.

                

Eric Lefebvre, Conservateur du Musée Cernuschi, aura également eu l’excellente idée de documenter le processus de restauration de ces œuvres uniques en consacrant un film d’une vingtaine de minutes au travail des restaurateurs. Travail minutieux, ingrat souvent, passionné toujours: les restaurateurs nous font entrer dans les coulisses de l’œuvre, derrière les cimaises et les rouleaux de soie et dévoilent avec humilité et tendresse les dessous de la toile, toujours admiratifs de ces œuvres fragiles et pleines de vie. Et l’on ne peut que partager l’émotion du conservateur et de sa restauratrice quand la toile, enfin pansée, retrouve sa place et sur les cimaises du Musée et dans l’histoire de l’art.

N.

“Six siècles de peintures chinoises, œuvres restaurées du musée Cernuschi”, du 20 février au 28 juin 2009, Musée Cernuschi, 7 avenue Vélasquez, 75008 Paris

Mai
22

Après la sublime rétrospective de 2001, la invite à nouveau William Eggleston, l’un des pères de la photographie couleur américaine pour exposer les premières séries de son travail sur Paris, dans la lignée de ses études consacrées à Kyoto et aux univers désertiques. Depuis trois ans, Eggleston, tel un archéologue ou peut-être un entomologiste, investit Paris, ses rues, ses parcs, ses immeubles, ses quartiers, pour en dresser une cartographie du hasard, émotionnelle et sauvage et explore du même mouvement une autre approche photographique, où l’instantanéité de la prise prime sur l’esthétique. Mais perce toujours la neuve monstruosité des clichés d’Eggleston, pleinement gonflés d’une poétique de la banalité et bercée de ces couleurs qui n’appartiennent qu’à lui de dénicher au fin fonds de nos vi(e)lles: rouges saturés, bleus comme glacés de quotidien, plastique arc-en-ciel, lilas métalliques, verts de banc public, toute une palette aux teintes doucement seventies dont s’échappe comme une nostalgie instantanée. Eggleston donne à voir le vrai Paris, son vrai Paris, loin des clichés touristiques et des faux-semblants: une ville brouillonne et désemparée, sale et graffitée, banale et luxuriante, triste et colorée, une ville de proximité, loin des perspectives écrasantes et des alignements prestigieux, une ville sans architecture, une ville vivante. Vivante d’une présence quotidienne, habitée de traces, de passages, d’intentions, de haines, d’interdictions et de désirs, une ville déconstruite ramenée aux miettes que chacun y laisse au quotidien: une affiche, un auto-collant, une voiture, un mégot, un ticket de carte bancaire, une silhouette décadrée reflétée sur un trottoir battu par la pluie. Une ville sans occupant ou presque (quelques présences floues en somme), mais tenaillée par la présence humaine, dans le moindre de ses signes. une ville occupée non par l’espace, mais par le signe, la trace, la couleur, le néon, le reflet, l’ombre et la lumière. Et l’ombre.

Rendons hommage à une scénographie audacieuse dans son contraste, un hall d’introduction chaud et empourprée comme une matrice où un piano mécanique égrène des séries hasardeuses et la salle d’exposition, brute, éclairée sans autre délicatesse que de présenter les clichés au format unique fichés au mur, répondant ainsi par leur hasard contigu au libre vagabondage du piano.

Une ville floue, diffractée, fractale où rien ne permet d’appréhender l’ensemble de son image que son propre champ d’expérience et de perception. Une ville au jour le jour, hideuse, terrible, hostile et pourtant irrésistiblement familière car hantée par la présence invisible de sa plus minime humanité, celle d’un journal abandonné sur le sol, d’un gobelet gisant au pied d’une poubelle, d’un reflet qu’on abandonne dans une vitrine.

      

C’est chez moi, ça !” s’exclame une visiteuse résumant d’un sentence lapidaire accompagnée d’un haussement de sourcil mi-frondeur, mi-ironique son sentiment devant le cliché en gros plan d’une nacelle de manège aux couleurs criardes. C’est bien là l’extrême talent de William Eggleston : rendre sensible, rendre visible ce Heimat, cette patrie intérieure qu’on ne reconnaît pas, cette Kleine Nachtmusik du quotidien, ce faisceau de petites banalités qui font notre “chez moi”.

En marchant ouvertement dans les traces d’Eugene Atget avec le projet de dresser le portrait de Paris comme son aîné l’avait fait au début du XXème siècle, Eggleston ne vise rien d’autre qu’à s’inscrire dans le temps historique nouveau, ce temps hyper moderne où l’indication temporelle est bien moins donnée par l’émergence d’un style distinctif ou d’une atmosphère que par le cliché d’une couverture d’un magazine affichant les piteuses aventures de telle météorite médiatique accouchée d’une émission de télé-réalité.

***

 

Née à Rio de Janeiro, Beatriz Milhazes  est l’une des figures emblématiques du retour à la peinture des artistes brésiliens des années 80, en réaction à l’aridité de la génération de l’arte povera et du néo-concrétisme. A l’opposé de l’art de son compatriote Cildo Meireles, la luxuriance, le végétalisme, le barroco-pop de Milhazes agissent comme un palimpseste culturel et populaire, industrialisant l’usage du collage-cathédrale à un niveau de démesure quasi-gothique. Assimilant sacré et profane, emballage de bonbons et ostensoirs, Milhazes livre une œuvre en forme de vitraux de papier, de plastifications post-colombiennes, de véritables monuments païens rappelant cette vieille Europe qui s’enthousiasmait pour la vitalité candide des peuples découverts et se prenait de passion, qui pour ces oiseaux multicolores, qui pour ses plantes aux parures foisonnantes…

Ces toiles-univers révèlent comme  une déflagration coloniale et autochtone, disque solaire absorbant l’énergie de Kupka et Klimt, Malevitch et Rothko, Delaunay et Eckhout pour en ressortir intrinsèquement brésilien, pur métissage, pure adoration totémique, pur carnage populaire et laisse deviner un lointain parfum de Frida Kahlo emportée dans la chaleur des Amazones.

A l’invitation de la Fondation, Beatriz Milhazes a également habillée deux des baies vitrées donnant sur le jardin sauvage qui entoure le bâtiment dessiné par Jean Nouvel et fait émerger un subtil jeu de résonnance entre les lignes austères de l’architecture et la nature environnante qui tente de s’insinuer entre le verre et le béton. Une heureuse initiative qui démontre que la Fondation est autant un lieu de création artistique qu’un espace d’exposition.

             

N./

“William Eggleston: Paris” et “Beatriz Milhazes”, du 4 avril au 21 juin 2009, Fondation Cartier, 261, Boulevard Raspail, 75014 Paris

Mai
22

Après la sublime rétrospective de 2001, la invite à nouveau William Eggleston, l’un des pères de la photographie couleur américaine pour exposer les premières séries de son travail sur Paris, dans la lignée de ses études consacrées à Kyoto et aux univers désertiques. Depuis trois ans, Eggleston, tel un archéologue ou peut-être un entomologiste, investit Paris, ses rues, ses parcs, ses immeubles, ses quartiers, pour en dresser une cartographie du hasard, émotionnelle et sauvage et explore du même mouvement une autre approche photographique, où l’instantanéité de la prise prime sur l’esthétique. Mais perce toujours la neuve monstruosité des clichés d’Eggleston, pleinement gonflés d’une poétique de la banalité et bercée de ces couleurs qui n’appartiennent qu’à lui de dénicher au fin fonds de nos vi(e)lles: rouges saturés, bleus comme glacés de quotidien, plastique arc-en-ciel, lilas métalliques, verts de banc public, toute une palette aux teintes doucement seventies dont s’échappe comme une nostalgie instantanée. Eggleston donne à voir le vrai Paris, son vrai Paris, loin des clichés touristiques et des faux-semblants: une ville brouillonne et désemparée, sale et graffitée, banale et luxuriante, triste et colorée, une ville de proximité, loin des perspectives écrasantes et des alignements prestigieux, une ville sans architecture, une ville vivante. Vivante d’une présence quotidienne, habitée de traces, de passages, d’intentions, de haines, d’interdictions et de désirs, une ville déconstruite ramenée aux miettes que chacun y laisse au quotidien: une affiche, un auto-collant, une voiture, un mégot, un ticket de carte bancaire, une silhouette décadrée reflétée sur un trottoir battu par la pluie. Une ville sans occupant ou presque (quelques présences floues en somme), mais tenaillée par la présence humaine, dans le moindre de ses signes. une ville occupée non par l’espace, mais par le signe, la trace, la couleur, le néon, le reflet, l’ombre et la lumière. Et l’ombre.

Rendons hommage à une scénographie audacieuse dans son contraste, un hall d’introduction chaud et empourprée comme une matrice où un piano mécanique égrène des séries hasardeuses et la salle d’exposition, brute, éclairée sans autre délicatesse que de présenter les clichés au format unique fichés au mur, répondant ainsi par leur hasard contigu au libre vagabondage du piano.

Une ville floue, diffractée, fractale où rien ne permet d’appréhender l’ensemble de son image que son propre champ d’expérience et de perception. Une ville au jour le jour, hideuse, terrible, hostile et pourtant irrésistiblement familière car hantée par la présence invisible de sa plus minime humanité, celle d’un journal abandonné sur le sol, d’un gobelet gisant au pied d’une poubelle, d’un reflet qu’on abandonne dans une vitrine.

      

C’est chez moi, ça !” s’exclame une visiteuse résumant d’un sentence lapidaire accompagnée d’un haussement de sourcil mi-frondeur, mi-ironique son sentiment devant le cliché en gros plan d’une nacelle de manège aux couleurs criardes. C’est bien là l’extrême talent de William Eggleston : rendre sensible, rendre visible ce Heimat, cette patrie intérieure qu’on ne reconnaît pas, cette Kleine Nachtmusik du quotidien, ce faisceau de petites banalités qui font notre “chez moi”.

En marchant ouvertement dans les traces d’Eugene Atget avec le projet de dresser le portrait de Paris comme son aîné l’avait fait au début du XXème siècle, Eggleston ne vise rien d’autre qu’à s’inscrire dans le temps historique nouveau, ce temps hyper moderne où l’indication temporelle est bien moins donnée par l’émergence d’un style distinctif ou d’une atmosphère que par le cliché d’une couverture d’un magazine affichant les piteuses aventures de telle météorite médiatique accouchée d’une émission de télé-réalité.

***

 

Née à Rio de Janeiro, Beatriz Milhazes  est l’une des figures emblématiques du retour à la peinture des artistes brésiliens des années 80, en réaction à l’aridité de la génération de l’arte povera et du néo-concrétisme. A l’opposé de l’art de son compatriote Cildo Meireles, la luxuriance, le végétalisme, le barroco-pop de Milhazes agissent comme un palimpseste culturel et populaire, industrialisant l’usage du collage-cathédrale à un niveau de démesure quasi-gothique. Assimilant sacré et profane, emballage de bonbons et ostensoirs, Milhazes livre une œuvre en forme de vitraux de papier, de plastifications post-colombiennes, de véritables monuments païens rappelant cette vieille Europe qui s’enthousiasmait pour la vitalité candide des peuples découverts et se prenait de passion, qui pour ces oiseaux multicolores, qui pour ses plantes aux parures foisonnantes…

Ces toiles-univers révèlent comme  une déflagration coloniale et autochtone, disque solaire absorbant l’énergie de Kupka et Klimt, Malevitch et Rothko, Delaunay et Eckhout pour en ressortir intrinsèquement brésilien, pur métissage, pure adoration totémique, pur carnage populaire et laisse deviner un lointain parfum de Frida Kahlo emportée dans la chaleur des Amazones.

A l’invitation de la Fondation, Beatriz Milhazes a également habillée deux des baies vitrées donnant sur le jardin sauvage qui entoure le bâtiment dessiné par Jean Nouvel et fait émerger un subtil jeu de résonnance entre les lignes austères de l’architecture et la nature environnante qui tente de s’insinuer entre le verre et le béton. Une heureuse initiative qui démontre que la Fondation est autant un lieu de création artistique qu’un espace d’exposition.

             

N./

“William Eggleston: Paris” et “Beatriz Milhazes”, du 4 avril au 21 juin 2009, Fondation Cartier, 261, Boulevard Raspail, 75014 Paris

Mai
16
 

Konbawa!

Le grand retour des singles de la semaine après des mois de vagabondage loin des plages numériques…. En ces temps difficiles où l’on se vautre dans la (bip), où l’on manifeste contre la (bip) faute d’autre chose, où l’on conjecture sur la résonnance que la (bip) aura sur l’art contemporain et où l’on veut voir dans le moindre frémissement des statistiques de la Fed les augures annonçant avec certitude la fin de la (bip), que faire d’autre sinon retourner à cet état d’adolescence permanent pour, enfin en phase avec le monde et son esprit de lourdeur, s’enquérir de nos petites rebellions dépressives et, dans un grand claquement de porte, congédier et l’univers tout entier et nos problèmes d’acné pour se plonger avec délice dans la violence surannée de nos anciennes afflictions. “Takes a teenage riot to get me out of bed right now” chantait ironiquement Sonic Youth… Rien n’aurait donc changé depuis 1988? Signons donc un billet adolescent aux deux visages.

– Le (feel good) single : Serj Tankian, “Money” sur l’album "Elect The Dead" (2007)

A ceux qui pensent que le Liban n’a récemment accouché musicalement que du Freddy Mercuresque Mika, dont la pop néo-niaise agita l’espace d’un instant les fessiers moulés en All for Mankind de quelques unes de mes ex-connaissances du microcosme communicant et publicitaire, je leur réponds: “Untel est un sot. C’est moi qui le dit. C’est lui qui le prouve” (Denis Diderot, jamais en mal d’un bon mauvais mot). Or donc, le Liban nous a aussi donné à connaître le dénommé Serj Tankian, leader libanais d’origine arménienne du groupe de nu metal System of A Down et artiste engagé s’il en est. Serj (tu permets que je t’appelle Serj?) aspire, comme tout leader de groupe aimant à faire du bruit se respectant, à quitter ce statut hâtivement étiqueté sur son front hâlé par une presse à courte vue et vise rien moins qu’endosser les habits des grandes consciences contestataires. Soit. A la différence du grotesque et bouffi Axl Rose, ce n’est pas à la Jack Daniels qu’il carbure, mais bien plutôt à la dénonciation des grandes pandémies de nos temps modernes : les ravages écologiques, les politiciens pourris, la corruption, la religion, l’argent. Soit. L’artiste s’était déjà fait remarquer en Septembre 2001 en publiant quelques jours après les attentats de NYC un intitulé “Understanding Oil” (dont acte) d’une rare audace détaillant au microcosme des headbangers ébahis les relations secrètes reliant Nostradamus, W Bush et les talibans. Sony s’empressa de faire disparaître le billet et la polémique fit de Serj Tankian une figure iconoclaste aux Etats-Unis. Revenu à la musique après avoir mené une courageuse campagne militant pour la reconnaissance du génocide arménien par les Etats-Unis en 2005, Tankian se devait de faire désormais coîncider son art et ses convictions. Chose faite, et de quelle manière, avec “Money” premier single extrait de son premier album solo.

Le single en lui même est un condensé éclectique de ce qu’un métalleux peut imaginer comme rupture ontologique. Arpèges d’introduction  au piano oscillant entre un Philip Glass de supermarché et un Aphex Twin graisseux, harmoniques de guitares interrompues par une poussée d’hormones soudaines et une voix comme muant, entre graves caverneux et stridences hurlantes. Saupoudrons le tout de lyrics enragés dénonçant l’argent contaminateur à grands coups de mots grandiloquents tout droit sortis d’une première lecture enthousiaste des “Cinq Leçons sur la Psychanalyse” de Freud et nous tenons là l’une des plus émouvantes manifestations de révolte boutonneuse.

Est-ce à dire que ce single ne mérite pas le détour? Que nenni, tant dans sa touchante candeur, il offre à entendre la bande-son de toutes nos adolescences: naïve et dramatique, maladroite et grandiose, pleines de promesses définitivement oubliées. Un titre majeur assurément quand comme moi, l’on a encore parfois quatorze ans et demi…

NB : j’offrirai volontiers un verre à celui qui me fera découvrir le sens caché de la superbe métaphore enchâssée dans les paroles de ce brûlot teenager 🙂 : “dancing bears of eroticism”… ?? WTF ??


Waning patience
People appetite
Disposition
This possession
Dispossessed from all the attractions,
Dancing bears of eroticism,
Self absorbed delusion
Inclusion of dysfunction
I now await the triumphant
Lost baggage, train station,

The cause of ineptitude
Can be traced to my mandatory down,
The cause of my servitude
Can be traced to the tyranny of (x2)

Money,
All for money,
Make your money,
Hide your money,
Stuff your money,
Hump your money
Save your money
All for money (x4)

My final surrender
Away from inclusion
I now await the triumphant
Left baggage, train station
                      

– Le (feel bad) single : Alice in Chains, "Nutshell” sur l’album "Unplugged" (1996)

C’est bien le propre de l’adolescence que de trouver le repos dans de douces dépressions. Quelle autre groupe pouvait mieux accompagner mes incartades nostalgiques qu’Alice in Chains, objet musical non identifié rapidement catalogué “grunge” par la presse car venu de Seattle mais qui restera toujours en marge des influences melvin-zeppeliennes propres à leurs camarades de jeux. Alice in Chains, c’est d’abord un son unique, tortueux et harmonique, grinçant et hypnotique, la basse enveloppante de Mike Inez et le jeu presque jazz de Sean Kinney donnant avant tout à entendre les partitions labyrinthes et arabisantes de Jerry Cantrell, seul véritable héritier de la filiation Hendricks dans ses changements de tonalité et sa fluidité technique. Et la voix, la voix spectrale, la voix glaçante de Layne Staley. Certains en font l’un des chanteurs rocks les plus marquants des trente dernières années, tant la tonalité si particulière de la voix de Staley suffisait à transformer un simple heavy blues en sidérante ballade funèbre et hallucinée. Comme porté par le déluge sonore distant envoyé par ses compagnons d’armes, Staley survolait les partitions comme d’autres les champs de bataille, livrant des incantations d’une noirceur inédite, en prise directe avec l’univers oppressif et angoissant de ses bad trips continus liés à son addiction à l’héroïne.

Quoi donc de plus naturel pour les adolescents que nous étions de trouver là quelque réconfort à écouter cette voix venue d’outre-tombe rendant soudainement tous nos supposées afflictions existentielles futiles et misérables. L’impossible noirceur d’Alice in Chains, à côté de laquelle les opus de Nirvana laissaient sourdre une tonalité presque pop empruntée aux Beatles, était comme la de David Lynch, une autoroute perdue menant tout droit vers le désert, la paranoïa, le néant. Malade, intoxiqué, dépressif, Staley, passant de cure de désintoxication en dépressions chroniques, ne fut que rarement en mesure de défendre sur scène les diamants noirs que le groupe gravait en studio, dans les fourneaux de la dernière grande crise économique du millénaire (Facelift, 1990, Dirt, et Sap, 1992, Jar of Flies, 1994 et Alice in Chains, 1995). En 1996 toutefois, trois ans après leur dernier concert public, les membres du groupe se réunissaient lors d’une session MTV Unplugged devenue légendaire et surpassant pour beaucoup en émotion et en musicalité la session pourtant exceptionnelle de Nirvana. Sur la pochette de l’album, on aperçoit en fond l’ombre spectrale de Staley, comme s’il devait n’être déjà plus qu’un fantôme à lui même. Staley y apparaît brisé, au bord du gouffre, se débâtant manifestement avec son addiction à l’héroïne, et livre pourtant une prestation magistrale, passant en revue les standards du groupe pour donner à entendre des versions terribles de dépouillement.

Nutshell” condense peut-être à l’extrême cet état d’adolescence: un esprit torturé dans une existence  trop grande pour lui. Sans revendication, sans hypocrisie, sans jamais chercher dans la société une cause qui l’exempterait de ses propres faiblesses, Layne Staley affrontait son malaise adolescent, cet état de disgrâce où rien ne trouve sa place et laisse émerger d’entre les jointures mal assemblées les maladives et tenaces volutes de la dépression volontaire, cette aspiration vers le bas et la nostalgie des enfances perdues. On espérait que Staley trouve l’apaisement dans la musique, comme l’enregistrement de l’album “Above” avec quelques amis de la scène de Seattle au sein du groupe pouvait le laisser croire. Staley y semblait éloigné de l’über-Angst qui le tenaillait. En 2002, huit ans après Kurt Cobain et un an avant Elliott Smith, il était retrouvé mort d’une overdose dans son domicile où il vivait reclus depuis six ans après le décès de sa compagne. Et depuis, nous prospérons. Bourgeoisement.

We chase misprinted lies
We face the path of time
And yet I fight
And yet I fight
This battle all alone
No one to cry to
No place to call home
Oooh…oooh…
My gift of self is raped
My privacy is raked
And yet I find
And yet I find
Repeating in my head
If I cant be my own
I’d feel better dead

Sayonara !

f*$k_nico_666

Mai
16
 

Konbawa!

Le grand retour des singles de la semaine après des mois de vagabondage loin des plages numériques…. En ces temps difficiles où l’on se vautre dans la (bip), où l’on manifeste contre la (bip) faute d’autre chose, où l’on conjecture sur la résonnance que la (bip) aura sur l’art contemporain et où l’on veut voir dans le moindre frémissement des statistiques de la Fed les augures annonçant avec certitude la fin de la (bip), que faire d’autre sinon retourner à cet état d’adolescence permanent pour, enfin en phase avec le monde et son esprit de lourdeur, s’enquérir de nos petites rebellions dépressives et, dans un grand claquement de porte, congédier et l’univers tout entier et nos problèmes d’acné pour se plonger avec délice dans la violence surannée de nos anciennes afflictions. “Takes a teenage riot to get me out of bed right now” chantait ironiquement Sonic Youth… Rien n’aurait donc changé depuis 1988? Signons donc un billet adolescent aux deux visages.

– Le (feel good) single : Serj Tankian, “Money” sur l’album "Elect The Dead" (2007)

A ceux qui pensent que le Liban n’a récemment accouché musicalement que du Freddy Mercuresque Mika, dont la pop néo-niaise agita l’espace d’un instant les fessiers moulés en All for Mankind de quelques unes de mes ex-connaissances du microcosme communicant et publicitaire, je leur réponds: “Untel est un sot. C’est moi qui le dit. C’est lui qui le prouve” (Denis Diderot, jamais en mal d’un bon mauvais mot). Or donc, le Liban nous a aussi donné à connaître le dénommé Serj Tankian, leader libanais d’origine arménienne du groupe de nu metal System of A Down et artiste engagé s’il en est. Serj (tu permets que je t’appelle Serj?) aspire, comme tout leader de groupe aimant à faire du bruit se respectant, à quitter ce statut hâtivement étiqueté sur son front hâlé par une presse à courte vue et vise rien moins qu’endosser les habits des grandes consciences contestataires. Soit. A la différence du grotesque et bouffi Axl Rose, ce n’est pas à la Jack Daniels qu’il carbure, mais bien plutôt à la dénonciation des grandes pandémies de nos temps modernes : les ravages écologiques, les politiciens pourris, la corruption, la religion, l’argent. Soit. L’artiste s’était déjà fait remarquer en Septembre 2001 en publiant quelques jours après les attentats de NYC un intitulé “Understanding Oil” (dont acte) d’une rare audace détaillant au microcosme des headbangers ébahis les relations secrètes reliant Nostradamus, W Bush et les talibans. Sony s’empressa de faire disparaître le billet et la polémique fit de Serj Tankian une figure iconoclaste aux Etats-Unis. Revenu à la musique après avoir mené une courageuse campagne militant pour la reconnaissance du génocide arménien par les Etats-Unis en 2005, Tankian se devait de faire désormais coîncider son art et ses convictions. Chose faite, et de quelle manière, avec “Money” premier single extrait de son premier album solo.

Le single en lui même est un condensé éclectique de ce qu’un métalleux peut imaginer comme rupture ontologique. Arpèges d’introduction  au piano oscillant entre un Philip Glass de supermarché et un Aphex Twin graisseux, harmoniques de guitares interrompues par une poussée d’hormones soudaines et une voix comme muant, entre graves caverneux et stridences hurlantes. Saupoudrons le tout de lyrics enragés dénonçant l’argent contaminateur à grands coups de mots grandiloquents tout droit sortis d’une première lecture enthousiaste des “Cinq Leçons sur la Psychanalyse” de Freud et nous tenons là l’une des plus émouvantes manifestations de révolte boutonneuse.

Est-ce à dire que ce single ne mérite pas le détour? Que nenni, tant dans sa touchante candeur, il offre à entendre la bande-son de toutes nos adolescences: naïve et dramatique, maladroite et grandiose, pleines de promesses définitivement oubliées. Un titre majeur assurément quand comme moi, l’on a encore parfois quatorze ans et demi…

NB : j’offrirai volontiers un verre à celui qui me fera découvrir le sens caché de la superbe métaphore enchâssée dans les paroles de ce brûlot teenager 🙂 : “dancing bears of eroticism”… ?? WTF ??


Waning patience
People appetite
Disposition
This possession
Dispossessed from all the attractions,
Dancing bears of eroticism,
Self absorbed delusion
Inclusion of dysfunction
I now await the triumphant
Lost baggage, train station,

The cause of ineptitude
Can be traced to my mandatory down,
The cause of my servitude
Can be traced to the tyranny of (x2)

Money,
All for money,
Make your money,
Hide your money,
Stuff your money,
Hump your money
Save your money
All for money (x4)

My final surrender
Away from inclusion
I now await the triumphant
Left baggage, train station
                      

– Le (feel bad) single : Alice in Chains, "Nutshell” sur l’album "Unplugged" (1996)

C’est bien le propre de l’adolescence que de trouver le repos dans de douces dépressions. Quelle autre groupe pouvait mieux accompagner mes incartades nostalgiques qu’Alice in Chains, objet musical non identifié rapidement catalogué “grunge” par la presse car venu de Seattle mais qui restera toujours en marge des influences melvin-zeppeliennes propres à leurs camarades de jeux. Alice in Chains, c’est d’abord un son unique, tortueux et harmonique, grinçant et hypnotique, la basse enveloppante de Mike Inez et le jeu presque jazz de Sean Kinney donnant avant tout à entendre les partitions labyrinthes et arabisantes de Jerry Cantrell, seul véritable héritier de la filiation Hendricks dans ses changements de tonalité et sa fluidité technique. Et la voix, la voix spectrale, la voix glaçante de Layne Staley. Certains en font l’un des chanteurs rocks les plus marquants des trente dernières années, tant la tonalité si particulière de la voix de Staley suffisait à transformer un simple heavy blues en sidérante ballade funèbre et hallucinée. Comme porté par le déluge sonore distant envoyé par ses compagnons d’armes, Staley survolait les partitions comme d’autres les champs de bataille, livrant des incantations d’une noirceur inédite, en prise directe avec l’univers oppressif et angoissant de ses bad trips continus liés à son addiction à l’héroïne.

Quoi donc de plus naturel pour les adolescents que nous étions de trouver là quelque réconfort à écouter cette voix venue d’outre-tombe rendant soudainement tous nos supposées afflictions existentielles futiles et misérables. L’impossible noirceur d’Alice in Chains, à côté de laquelle les opus de Nirvana laissaient sourdre une tonalité presque pop empruntée aux Beatles, était comme la de David Lynch, une autoroute perdue menant tout droit vers le désert, la paranoïa, le néant. Malade, intoxiqué, dépressif, Staley, passant de cure de désintoxication en dépressions chroniques, ne fut que rarement en mesure de défendre sur scène les diamants noirs que le groupe gravait en studio, dans les fourneaux de la dernière grande crise économique du millénaire (Facelift, 1990, Dirt, et Sap, 1992, Jar of Flies, 1994 et Alice in Chains, 1995). En 1996 toutefois, trois ans après leur dernier concert public, les membres du groupe se réunissaient lors d’une session MTV Unplugged devenue légendaire et surpassant pour beaucoup en émotion et en musicalité la session pourtant exceptionnelle de Nirvana. Sur la pochette de l’album, on aperçoit en fond l’ombre spectrale de Staley, comme s’il devait n’être déjà plus qu’un fantôme à lui même. Staley y apparaît brisé, au bord du gouffre, se débâtant manifestement avec son addiction à l’héroïne, et livre pourtant une prestation magistrale, passant en revue les standards du groupe pour donner à entendre des versions terribles de dépouillement.

Nutshell” condense peut-être à l’extrême cet état d’adolescence: un esprit torturé dans une existence  trop grande pour lui. Sans revendication, sans hypocrisie, sans jamais chercher dans la société une cause qui l’exempterait de ses propres faiblesses, Layne Staley affrontait son malaise adolescent, cet état de disgrâce où rien ne trouve sa place et laisse émerger d’entre les jointures mal assemblées les maladives et tenaces volutes de la dépression volontaire, cette aspiration vers le bas et la nostalgie des enfances perdues. On espérait que Staley trouve l’apaisement dans la musique, comme l’enregistrement de l’album “Above” avec quelques amis de la scène de Seattle au sein du groupe pouvait le laisser croire. Staley y semblait éloigné de l’über-Angst qui le tenaillait. En 2002, huit ans après Kurt Cobain et un an avant Elliott Smith, il était retrouvé mort d’une overdose dans son domicile où il vivait reclus depuis six ans après le décès de sa compagne. Et depuis, nous prospérons. Bourgeoisement.

We chase misprinted lies
We face the path of time
And yet I fight
And yet I fight
This battle all alone
No one to cry to
No place to call home
Oooh…oooh…
My gift of self is raped
My privacy is raked
And yet I find
And yet I find
Repeating in my head
If I cant be my own
I’d feel better dead

Sayonara !

f*$k_nico_666

Avr
04

C’est vrai, je l’admets, l’hiver a été dur… je ne m’étendrai pas ici sur le climat économique 🙂 mais le temps m’a manqué pour publier le moindre billet depuis fort longtemps (le 13 janvier très exactement)….
Morosité hivernale donc, pression professionnelle sans doute et quelques événements personnels qui m’occupèrent l’esprit avec cette insistance particulière aux grands projets et aux vraies révolutions … 🙂 Qu’importe, en ce début de printemps, il importe de laisser derrière soi les vieilles antiennes et de délaisser Twitter comme seul medium de communication numérique. Back to basics, back to writing ! S’il m’est difficile de rattraper le temps perdu, il me sera plus aisé d’accoucher ici d’une de ces listes chères aux esprits malades et à Charles Dantzig (dont je ne saurais que trop vous recommander la lecture délicieuse de son “Encyclopédie capricieuse du tout et du rien” – Ed. Grasset, qui, d’élucubrations savantes en considérations inactuelles, mène le lecteur par le bout du nez le long de chemins de traverses  culturels savoureux).

Voici donc en un clin d’oeil résumé la longue liste de ce que vous ne lirez (probablement) pas sur :

– Un séjour londonien so british, cheminant mews et crescents en même compagnie que dix ans auparavant
– Exposition “Francis Bacon”, Londres, Tate Britain (Décembre 2008): sublime, forcément sublime
– Exposition “Cildo Meireles”, Londres, Tate Modern (Décembre 2008): déroutant, entre imposture sidérale et chamanisme contemporain
– Exposition “Rothko: The Late Series”, Londres, Tate Modern (Décembre 2008) : les oeuvres crépusculaires de Rothko, dessinant à l’ombre de sa légende une plongée noire et lumineuse dans les abysses de l’art
– Exposition “New Chinese Art”, Londres, Saatchi Gallery (Décembre 2008) : Zhang Dali, Zeng Fanzhi, Wang Guangyi, Zheng Guogu, Zhang Hongtu, Zhang Huan, Qiu Jie, Xiang Jing,  Shi Jinsong, Fang Lijun,  Yue Minjun, Li Qing, Wu Shanzhuan, Shen Shaomin, Li Songsong, Zhan Wang, Liu Wei, Zhang Xiaogang,  Cang Xin, Shi Xinning, Bai Yiluo, Sun Yuan and Peng Yu,Feng Zhengjie…. Dans cette liste se dissimulent trois artistes. Dénichez les les imposteurs. Vous avez 10 minutes.
– Exposition “Wild Life Photographer of the Year 2008”, Londres, Natural History Museum, (Janvier 2009)
– Exposition “70’: la photographie américaine”, Paris, BNF Richelieu (Janvier 2009)
– Exposition “Estampes Japonaises: Images d’un monde éphémère”, Paris, BNF Richelieu: 36 vues, 53 étapes et l’émergence d’un dire esthétique absolu (Janvier 2009)
– Exposition “Robert Frank”, Paris, Jeu de Paume (Mars 2009): voir et revoir les planches américaines et découvrir cet autre Frank humaniste, celui de la jeunesse photographiant Paris comme des moments volés
– Exposition “Le Grand Monde d’Andy Warhol”, Paris, Grand Palais: factory, factory they said… art made industrial made art (Mars 2009)


– La plus belle discussion de ce début d’année en contemplant Victoria Bay lové dans le Lobby Lounge (Février 2009)
– Le meilleur shopping photographique qui soit chez Wing Shing Camera, noyé dans la tidal wave populaire de Mongkok, sentant battre et résonner le coeur agitée d’une ville effervescente
– La plage déserte de Shek O un matin, les cerfs-volants, la bonhomie tranquille du village
– La lecture, sereine, d’un opus shakespearin de Cormac McCarthy (Des Villes dans la Plaine) oublieux de la chaleur des après-midis cambodgiens
– Un celebration dinner non planifié chez Pierre (Gagnaire) au sommet du Mandarin Oriental, Hong Kong Island
– Un séjour presque mystique au coeur de l’empire khmer, au creux d’un coucher de soleil sur le Bayon, laissant le temps faire son oeuvre, learning patience
– Le meilleur phad thai de Bangkok chez Thip Samai (0,5€): être le seul étranger dans la salle et pourtant ne pas être seul
– Un diner exquis, qui lui n’était pas impromptu, chez Hutong, perdu dans les cieux du 1, Peking Road, Kowloon
– Des films, des grands, des petits, des tordus, des mal-aimés, des manifestes, des épitaphes, des mondes entiers pour débattre et penser (et occasionnellement y trouver un prétexte pour une crêpe…)
– et tout ce qui reste à venir….

L’image plutôt qu’un long discours, l’image plutôt que le désamour…

***

olasnicolasnicolasnicolasolasnicolasnicolasnicolasolasnicolasnicolasni

Avr
04

C’est vrai, je l’admets, l’hiver a été dur… je ne m’étendrai pas ici sur le climat économique 🙂 mais le temps m’a manqué pour publier le moindre billet depuis fort longtemps (le 13 janvier très exactement)….
Morosité hivernale donc, pression professionnelle sans doute et quelques événements personnels qui m’occupèrent l’esprit avec cette insistance particulière aux grands projets et aux vraies révolutions … 🙂 Qu’importe, en ce début de printemps, il importe de laisser derrière soi les vieilles antiennes et de délaisser Twitter comme seul medium de communication numérique. Back to basics, back to writing ! S’il m’est difficile de rattraper le temps perdu, il me sera plus aisé d’accoucher ici d’une de ces listes chères aux esprits malades et à Charles Dantzig (dont je ne saurais que trop vous recommander la lecture délicieuse de son “Encyclopédie capricieuse du tout et du rien” – Ed. Grasset, qui, d’élucubrations savantes en considérations inactuelles, mène le lecteur par le bout du nez le long de chemins de traverses  culturels savoureux).

Voici donc en un clin d’oeil résumé la longue liste de ce que vous ne lirez (probablement) pas sur :

– Un séjour londonien so british, cheminant mews et crescents en même compagnie que dix ans auparavant
– Exposition “Francis Bacon”, Londres, Tate Britain (Décembre 2008): sublime, forcément sublime
– Exposition “Cildo Meireles”, Londres, Tate Modern (Décembre 2008): déroutant, entre imposture sidérale et chamanisme contemporain
– Exposition “Rothko: The Late Series”, Londres, Tate Modern (Décembre 2008) : les oeuvres crépusculaires de Rothko, dessinant à l’ombre de sa légende une plongée noire et lumineuse dans les abysses de l’art
– Exposition “New Chinese Art”, Londres, Saatchi Gallery (Décembre 2008) : Zhang Dali, Zeng Fanzhi, Wang Guangyi, Zheng Guogu, Zhang Hongtu, Zhang Huan, Qiu Jie, Xiang Jing,  Shi Jinsong, Fang Lijun,  Yue Minjun, Li Qing, Wu Shanzhuan, Shen Shaomin, Li Songsong, Zhan Wang, Liu Wei, Zhang Xiaogang,  Cang Xin, Shi Xinning, Bai Yiluo, Sun Yuan and Peng Yu,Feng Zhengjie…. Dans cette liste se dissimulent trois artistes. Dénichez les les imposteurs. Vous avez 10 minutes.
– Exposition “Wild Life Photographer of the Year 2008”, Londres, Natural History Museum, (Janvier 2009)
– Exposition “70’: la photographie américaine”, Paris, BNF Richelieu (Janvier 2009)
– Exposition “Estampes Japonaises: Images d’un monde éphémère”, Paris, BNF Richelieu: 36 vues, 53 étapes et l’émergence d’un dire esthétique absolu (Janvier 2009)
– Exposition “Robert Frank”, Paris, Jeu de Paume (Mars 2009): voir et revoir les planches américaines et découvrir cet autre Frank humaniste, celui de la jeunesse photographiant Paris comme des moments volés
– Exposition “Le Grand Monde d’Andy Warhol”, Paris, Grand Palais: factory, factory they said… art made industrial made art (Mars 2009)


– La plus belle discussion de ce début d’année en contemplant Victoria Bay lové dans le Lobby Lounge (Février 2009)
– Le meilleur shopping photographique qui soit chez Wing Shing Camera, noyé dans la tidal wave populaire de Mongkok, sentant battre et résonner le coeur agitée d’une ville effervescente
– La plage déserte de Shek O un matin, les cerfs-volants, la bonhomie tranquille du village
– La lecture, sereine, d’un opus shakespearin de Cormac McCarthy (Des Villes dans la Plaine) oublieux de la chaleur des après-midis cambodgiens
– Un celebration dinner non planifié chez Pierre (Gagnaire) au sommet du Mandarin Oriental, Hong Kong Island
– Un séjour presque mystique au coeur de l’empire khmer, au creux d’un coucher de soleil sur le Bayon, laissant le temps faire son oeuvre, learning patience
– Le meilleur phad thai de Bangkok chez Thip Samai (0,5€): être le seul étranger dans la salle et pourtant ne pas être seul
– Un diner exquis, qui lui n’était pas impromptu, chez Hutong, perdu dans les cieux du 1, Peking Road, Kowloon
– Des films, des grands, des petits, des tordus, des mal-aimés, des manifestes, des épitaphes, des mondes entiers pour débattre et penser (et occasionnellement y trouver un prétexte pour une crêpe…)
– et tout ce qui reste à venir….

L’image plutôt qu’un long discours, l’image plutôt que le désamour…

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